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Médaille Lavoisier

« Etude et Amitié ».
Propos d’un médecin philomathe

Par Jack BAILLET, philomathe


J'ai de l'affection pour la médaille de la « Société Philomathique de Paris ». En dehors d'une dizaine de noms illustres, de Ampère à Pasteur, on y trouve une date 1788, une devise ETUDE ET AMITIÉ, et la tête de Lavoisier. C'est que la toute petite société scientifique fondée, le 17 septembre 1788, par un mathématicien, un naturaliste, un chimiste et trois médecins a doublé son effectif dans les mois qui ont suivi la fermeture de l'Académie des Sciences et accueilli comme membre Lavoisier, le 14 septembre 1793. Sur la médaille, Laurent Lavoisier a le profil qu'il faut, superbe, la chevelure rassemblée en arrière en catogan et, de manière traditionnelle chez les graveurs mais prémonitoire pour lui : le col tranché.

II faut commencer par exposer un modèle qui risque d'être lassant, mais sans lequel tout devient flou, inconsistant.

Un modèle implicite

Quand, deux cents ans après, un médecin cogite, « associe » sur cette médaille, il utilise en effet le modèle de l'Homme qui centre sa pratique et qui guide le déroulement des colloques singuliers auxquels les patients le soumettent. II faut sans doute quelque naïveté présomptueuse pour formaliser ce modèle implicite dont le simplisme, pour chacun de nous, bercé par les sagas religieuses, nourri de bouillies culturelles ou philosophiques a quelque chose de répulsif.

Nous avons à peu près admis que nous sommes un être vivant comme les autres : les mécanismes qui permettent le fonctionnement cellulaire, le fonctionnement des organes qui réalisent l'homéostasie sont, à l'évidence, communs au vivant. Cela ne saurait étonner si nous admettons avec les Evolutionnistes notre filiation la petite Lucy bouge ses yeux d'Australopithèque de charme aux expositions de Yves Coppens!

L'homogénéité du vivant apparaît évidente quand on considère le plan de masse du cerveau des Mammifères, ces profiteurs de la disparition des Dinosauriens, assassinés, peut-être, par un impact météorique qui fut, pour nous, l'acte créateur. Notre cerveau, comme celui de tous les Mammifères, est triunitaire; il associe un système axial, un manteau cortical et une interface limbique. Le système axial bas (le tronc cérébral pour les anatomistes) dispose des fonctions qui rendent la vie possible (la respiration, l'homéostasie circulatoire, la stabilisation dans le champ de pesanteur). Le système axial haut (l'hypothalamus quelque cinq à six grammes de tissu neuro-glandulaire) nous motive; il crée la faim et la soif, nous rend présents au monde en synchronisme avec le jour et la nuit, met en route notre comportement exploratoire - notre curiosité - à l'assaut du monde extérieur. Ce même système axial haut est le gardien de la finalité de la vie construite autour du recopiage permanent des génomes, en nous soumettant au désir sexuel (que l'on peut travestir mais que l'on ne peut pas annuler). Répertoire des programmes essentiels à la survie et à la continuation de l'espèce, il colore certaines afférences, de la douleur excruciante à l'orgasme sidérant, et actionne la gestique irrésistible de la fuite ou de la rage et la mimique correspondant à ce qui nous « affecte ». Le manteau cortical reçoit les informations concernant l'environnement par des télécapteurs (l'oeil, l'oreille) et met en route une motricité dite volontaire, adaptée à un but. Par l'immensité de ses zones de stockage, par la richesse de ses voies associatives il constitue un système informatique qui traite en parallèle une information afférente souvent très complexe et rapidement changeante. Avec le répertoire des enchaînements moteurs que constituent les noyaux gris centraux, avec le cervelet, mémoire de stockage des apprentissages moteurs, le manteau cortical humain soutient les fabuleuses performances du virtuose pianiste ou du danseur.

L'interface limbique, un anneau de cortex archaïque situé à la face interne des hémisphères cérébraux, réalise une communication bidirectionnelle entre les systèmes axial et cortical. A chaque instant le « cognitif » élaboré par le manteau cortical et les télécepteurs et 1' « affectif » surgi dans le système axial sont mis en contrepoint, classes, repérés par rapport au fichier que tient le système limbique (la mémoire!). Ainsi nous nous re-connaissons dans une situation donnée, avec son contenu affectif; nous anticipons sur ce qui va se passer et affichons la mimique correspondante. Chaque événement nouveau coche une fiche ancienne s'il est conforme, ou crée une nouvelle fiche s'il est discordant cette série de métaphores donne une image de ce que l'expérience apporte à l'organisme qui doit obéir aux programmes axiaux dans une niche environnementale donnée, entouré d'autres vivants, de son espèce ou non, avec lesquels il lutte pour survivre et copuler (sans savoir pour quoi !). La conscience, la vigilance, est en corrélation avec l'ouverture des télécepteurs sur le monde extérieur. C'est le système axial qui, par le jeu d'un système de fibres ascendantes tout à fait particulières pour le cortex, règle le fonctionnement d'ensemble de celui-ci, jouant tantôt le rôle d'un commutateur d'appareil, tantôt celui de la registration d'un orgue. Or le système axial qui nous anime, le système limbique qui nous accroche à notre passé et nous aide à optimiser nos anticipations fonctionnent et communiquent en dehors de tout contrôle cortical. Le cortex ne dispose guère que d'un droit de veto - difficile à exercer – ou de la possibilité de suicide; comme chacun sait, cette dernière option, à usage unique, peu adaptative, est inhabituelle...

Même si quelque pudeur nous pousse à changer d'horizon et de date (la Nouvelle-Guinée il y a 100 ans?) il est difficile de considérer le Primate humain comme séparé de son lignage, affranchi de son héritage anatomo-physiologique le crime passionnel, le viol, la rage de dents et les tribulations sphinctériennes nous persuadent aisément que nous sommes tous des Primitifs. Il y a bien peu de temps que « nous avons lâché la patte du Gorille», du moins si nous abandonnons l'unité de temps existentiel - trente ans de vie adulte! - et nous référons aux milliers et aux millions d'années des processus évolutifs.

Une fois admises l'unité du vivant et notre parenté avec les Primates, il devient intéressant d'appliquer à Homo un modèle anatomo-psycho-physiologique, mais suffisamment simplifié pour qu'il puisse servir de guide pour la compréhension de soi-même. Dans ce but heuristique on va distinguer dans ce modèle trois étages : le manifeste (ce qui apparaît à l'autre), l'inconscient, et à l'étage intermédiaire, l'imaginaire. A chacun de ces étages on peut distinguer trois registres d'activité : le registre viscéral (avec le besoin de boire, de manger, de stabiliser la température du corps), le registre sexuel (obligé, s'imposant à chacun pour la plus grande gloire du génome de l'Espèce) et le registre cognitif (l'ensemble des opérations qui permettent les reconnaissances et l'adaption optimale dans le champ dos des rencontres et des affrontements).

On remarquera que chacun des trois registres se place et nous place sous le signe de l'ambigu, du contradictoire, de la dialectique inépuisable de la vie. Dans le registre viscéral à la pulsion irrésistible qui, dans la vie de nature, nous fait risquer la mort, s'oppose la satiété qui, un moment, élargit le champ du dérisoire. Le registre sexuel est caricatural avec l'amour fou et la jalousie homicide, l'orgasme et l'alliesthésie (au moins chez le mâle...), l'arrivée de l'enfant à la vie extra-utérine qui, déjà, l'a condamné à mort. Il suffit de faire varier le moment, ou de franchir une frontière pour retrouver cet aspect ambigu dans la futilité des travestissements tribaux. Les parures précieuses, les grandes tenues emplumées, les armes de parade deviennent les objets des notices obsessionnelles des conservateurs de musées, et des marchandages des experts. Mais c'est surtout dans le registre cognitif que la complémentarité contradictoire apparaît, essentielle pour l'Homme comme pour tous les animaux, celle de la curiosité et de l'anxiété. D'une part le comportement exploratoire est biologiquement programmé : sans la curiosité de l'environnement la survie est impossible; mais d'autre part, sans la prudence, sans l'anxiété liée au stockage des souvenirs des situations passées, le risque est énorme et l'anxiété constitue un élément positif dans la pression de sélection. Cette ambiguïté fondamentale de la vie alimente toute une série de mythes pittoresques, de Sisyphe, le libertaire, roulant son rocher catastrophique, à Pandore, la curieuse, ouvrant sa fameuse boîte. Mais elle fait aussi de l'Homme, éternel insatisfait par programmation biologique, à la recherche de sa paix, un éternel jobard en quête de la Toison d'or, du Graal, ou, plus quotidiennement, prêt à avaler toutes les martingales, tous les trucs que lui vendent gourous, hiérarques, apparatchiks. Nombreux sont ceux qui préfèrent les jeûnes et les abstinences programmés aux angoisses de l'âne de Buridan, la chasteté ecclésiastique aux affres de la passion, et s'accrochent au bon sens du moment, aux traditions corporatives, aux indications des média-diseurs qui flattent leurs tendances de voyeurs quiétistes. Ils tentent d'oublier que la vie dans le réel suppose en permanence l'action et l'anticipation, avec des choix difficiles.

La classification en trois registres ne constitue rien de plus qu'une manière de dire et se trouve facilement admise. Mais dès que l'on répète cet ensemble de trois registres à chaque étage d'une construction à trois niveaux (étiquetés, on l'a vu, inconscient, imaginaire et manifeste), le modèle réalise alors un ensemble quelque peu sulfureux, car il peut s'appliquer à notre vécu, cassant nos illusions et limitant singulièrement notre volonté de puissance.

En s'en tenant au manifeste pur et dur, en centrant l'observation sur les corrélations entre un stimulus (manifeste) et un comportement (manifeste), les Behaviouristes avec Watson ont commencé par scandaliser, puis par lasser, eu égard au simplisme réducteur d'une théorie découlant de l'observation de sujets qui ne parlent pas (les rats) ou dont on considère le discours comme un écran occultant la réalité (les hommes).

Nous avons les plus grandes difficultés à avaler l'existence d'un niveau inconscient que, pourtant, présuppose le fonctionnement du système axial et du système limbique. Le système axial fonctionne à notre insu, de la même manière que les différents viscères font leur travail dans notre silence - au moins quand tout se passe bien. Sans rien nous dire, ce système animateur nous sort du sommeil dans lequel il nous avait plongé et nous rend curieux du monde; il signale la faim, la soif; fait exploser la douleur ou l'orgasme. A cette programmation inconsciente, câblée alors que nous flottions encore dans l'utérus maternel et que nous nous bornons à constater, s'oppose la programmation indéfiniment remise à jour du système limbique. Chacun connaît l'ambiguïté des phénomènes de mémorisation : les vers grecs qui nous restent en tête soixante ans après les avoir appris; la recherche agacée du nom d'un film, que nous retrouvons, tout à coup, en pensant à autre chose; les oublis significatifs et frustrants des actes manqués; les souvenirs obsessionnels qui charrient avec eux angoisse, culpabilité, humiliation. Le système limbique compose et trie ses fichiers avec ce qu'un technicien de l'informatique appellerait un langage machine et qui nous est totalement indéchiffrable; il code pour nous en langage compréhensible ce que son règlement intérieur lui indique ou lui permet, l'oubli en fin de compte étant moins périlleux que la confusion... La mémoire motrice est moins ombrageuse. Le clavier du piano ou de la machine à écrire restent à notre disposition quand nous en avons acquis la maîtrise, et une fois les skis aux pieds ou en selle... c'est parti! Mais cette mémoire motrice essentiellement stockée dans les circuits cérébelleux (faits de milliards de neurones) est extraordinairement conservatrice et stocke de manière indélébile les gaucheries qu'un apprentissage imparfait n'a pas supprimées.

La constatation que nous ne faisons vraiment bien que ce à quoi nous n'avons plus besoin de « penser » n'est nulle part plus évidente que dans la manipulation d'une langue. Quel polyglotte apprenant le japonais n'a-t-il pas rêvé en constatant la parfaite maîtrise langagière d'une petite tête de quatre ans aux yeux bridés?

Reste notre étage le plus confortable le niveau imaginaire. Celui-ci est alimenté par le « fichier » que le système limbique tient à jour, suivant ses propres routines non conscientes et non modifiables. Une part de la procédure utilisée transparaît dans le rêve. Que de publications depuis ce 24 juillet 1895 où Sigmund Freud, au châlet Bellevue, crut que s'était dévoilé à lui le secret du rêve! On a longtemps admis, avec Freud, que le rêve était le gardien du sommeil, un processus réactionnel destiné à protéger la conscience et le sommeil des effets disruptifs des souhaits inconscients (alors réprimés, transformés, par mi hypothétique censeur). Or l'on sait, depuis le milieu des années 1950, que les rêves correspondent, en règle, à un fonctionnement particulier du cerveau, facile à repérer. Un électro-encéphalogramme assez semblable à celui de l'éveil, des mouvements oculaires, la turgescence pénienne caractérisent ce sommeil dit paradoxal, au cours duquel, si l'on éveille le sujet, celui-ci nous fait part qu'il rêvait. En fait, comme le dit Jouvet, nous sommes rêvés; c'est le sommeil qui protège le rêve. Le sommeil paradoxal n'apparaît pas au début du sommeil, un sommeil « lent » (ainsi nommé en fonction du rythme de l'électro-encéphalogramme) étant nécessaire à la préparation du psychodrame onirique. Le rêve est une procédure qui apparie, associe, une expérience courante (« un résidu diurne ») à une expérience congruente du passé. Le rêve nous fait assister à la mise en place d'une nouvelle fiche à la bonne place par rapport aux anciennes du même ordre : ce n'est bien entendu là qu'une métaphore, l'inconscient ne comportant ni distinctions, ni labels, mais des réseaux associatifs. Le processus réalise un contrepoint cognitif.affectif et superpose représentations actuelles et passées, à partir de résidus diurnes porteurs d'une charge affective suffisante. La mise à jour nous ramène toujours à un passé très ancien, infantile, figé lors de la structuration initiale du fichier, autour des premiers événements signifiants et menaçants, chargés de signification viscérale, sexuelle, tribale. C'est aux débuts que sont mises en place les appartenances décisives, ces références narcissiques et surmoïques qui vont colorer tous les événements de notre existence ultérieure, nous individualiser, par le meilleur et le pire. Ce n'est que par hasard que nous attrapons un rêve, car ce travail de mise à jour se fait sans nous, quand nous sommes endormis, à l'abri de nos trucages, scotomisations, travestissements, illusions «volontaires ». L'éveil stoppe immédiatement le processus et privilégie la réalité extérieure du présent en triant les seules fiches correspondant à la situation (en dehors de quoi c'est l'hallucination et le délire). Mais le rêve est bien cette fenêtre ouverte sur notre réalité intérieure, affective, viscérale, sexuelle, tribale et cognitive, sur nos stéréotypes de pensée. On conçoit alors que la règle de l'association libre (l'allongé sur le divan dira tout ce qui lui passe par la tête) permette d'approcher l'organisation du fichier et ouvre une autre voie royale d'accès à l'inconscient (au moins pour l'analyste...). On peut aussi admettre, avec Lévi-Strauss, que l'observation empirique d'une société ne permet d'atteindre des motivations universelles - qui relèvent de la structure de l'inconscient humain - que si l'on substitue à la simple observation qui ne peut découvrir que les travestissements de l'imaginaire, l'analyse en profondeur qui, elle, peut révéler la structure cachée des apparences, c'est-à-dire l'organisation de l'inconscient autour des programmes et des avatars des registres viscéral, sexuel, tribal.

L'imaginaire n'est pas seulement révélateur. L'homme imaginant est aussi producteur, et ses productions vont du meilleur au pire. Le pire apparaît quand la réification de l'imaginaire débouche, au hasard de la rencontre d'une personnalité charismatique et d'un groupe déstabilisé, sur des dogmes, des pratiques magiques, des livres sacrés, des idéologies, des utopies dont on ne peut guère espérer endiguer les effets pervers. D'un autre côté l'imagination, l'invention, peut nous conduire à rechercher la validation d'une hypothèse en interrogeant le réel (la méthode expérimentale), ou, au moins, en essayant de vérifier par la répétition la vraisemblance des corrélations imaginées. Mais surtout le niveau de l'imaginaire est celui des joies véritablement humaines, du ludique, du « soft », du bavardage philosophique, de la poésie et de l'écriture en général, des arcanes de la musique, de la distantiation de l'humour. Les artistes, puisqu'il faut les appeler par leur nom, sont récompensés par les joies qu'ils dispensent et les rumeurs des amateurs - au moins jusqu'au moment où le snobisme, la pub, les appartenances ne sont pas encore venues obscurcir le jeu.

Une vue bioanthropologique de l'histoire


Quand on se réfère à la littérature anthropologique on y voit que l'isolement du genre Homo repose sur deux catégories de critères anatomo-physiologiques et comportementaux. D'une part l'aspect de l'articulation de la hanche et la morphologie si particulière de la jambe et du pied font de lui un Primate érigé; la capacité crânienne et le développement frontal attestent le développement du cortex cérébral. A ces données anatomo-physiologiques s'ajoutent, dans les couches où l'on découvre des ossements fossiles, des artefacts (des cailloux taillés, des traces de feu) qui attestent son comportement, différent de celui des autres vivants. Lorsque l'histoire d'Homo vient à notre rencontre et que dans le Croissant fertile s'inventent l'élevage, l'agriculture, puis qu'apparaissent l'art de construire, les diverses techniques de traitement des métaux, Homo ajoute à sa caractéristique d'Homo [aber la sapience (en latin à la fois le savoir et la sagesse). Tout naturellement on voit dans l'organisation des tribus une association en vue de la satisfaction optimale des besoins, par l'organisation de la cueillette et de la chasse d'abord, par l'utilisation de la force physique d'esclaves ensuite. Le bon Marx n'a pas eu beaucoup de difficultés à démontrer à ses partisans que toute société est organisée autour du travail, avec ceux qui l'exécutent, et ceux qui exploitent l'exécutant. II suffit de réfléchir à une bonne distribution tie rôles, de prévoir des plans d'organisation, de donner le pouvoir à des apparatchiks technocrates pour que disparaisse le monde du besoin et que l'équilibre psycho-affectif soit le lot des masses immenses, internationales, planétaires pour qui, dès lors, se succèdent les lendemains qui chantent. En cette année 89 (1989!) Gorbatchev et les Européens de l'Est paraissent lassés de recueillir les fruits de ces constructions idéologiques.

Tout devient clair si l'on pose que l'ordre tribal ne s'organise ni autour du registre viscéral homéostatique, ni autour du registre cognitif. La tribu ne s'organise pas autour des besoins (superlativement et dangereusement comblés dans la nôtre); elle ne récompense jamais directement le savoir ni le savoir-faire, considérant le plus souvent avec défiance et agressivité les performants ou les novateurs. L'ordre tribal est coextensif au registre sexuel.

II est raisonnable de placer ce slogan sous l'invocation de Freud et de Jung. Ce sont ses belles hystériques, chacun le sait, qui ont révélé à Freud le rôle que les avatars sexuels de l'enfance peuvent jouer dans certains troubles comportementaux de l'âge adulte. II avait commencé à les connaître à la Salpétrière à Paris, et eut beaucoup de difficultés à accepter ce qu'il y avait appris : le côté trouble de leurs rapports de fillettes avec des adultes mâles. Lorsque Jung, le Gentil, rend visite à Freud en 1907, il est parfaitement convaincu de la réalité et de la toute-puissance de l'inconscient, mais réticent devant « le tout sexuel » du Maître juif - qui, entre-temps, a édulcoré la théorie de la séduction (prouvée chaque jour dans les colonnes des faits divers des journaux actuels). Pour Jung il existe un inconscient collectif et la « petite différence » n'est pas tout. On peut citer Lévi-Strauss comme l'un de ceux qui, depuis, ont insisté avec le plus de pertinence sur le fait que l'organisation tribale c'est d'abord l'appariement des partenaires sexuels réglementé par les mâles.

Rien d'étonnant que, pour ces derniers, le registre sexuel soit source d'inquiétudes et de frustrations. Le fantastique pouvoir de séduction de notre mère Eve, qui tient son pauvre mâle, n'a pas échappé aux premiers scripteurs du Livre. Dès qu'elle a persuadé sa brute qu'il s'agit d'abord de lui plaire, le viol perd de son charme. Et la brute risque alors d'entrer en conflit avec une autre brute, attirée par quelque oeillade.

C'est l'irruption du duo siamois : Eros et Thanatos. Ce couplage inséparable il y a longtemps que, depuis Darwin et Lorenz, les biologistes et les éthologistes l'ont repéré. Chacun a en tête les paradigmes pittoresques qu'a découverts l'observation des animaux dans leur niche naturelle : les mâles de l'Antilope Kob luttant corne contre corne pour défendre leur pré - ce pré que les demoiselles Kob choisiront, à leur guise, avec celui qui deviendra leur mâle; le gang de trois ou quatre gros loubards de lions qui décident une OPA sur une troupe voisine, liquident le vieux chef et tous les lionceaux mâles pour mettre les lionnes convoitées à la disposition d'un des leurs. On aimerait connaître quel fut notre paradigme aux origines : l'affrontement ritualisé avec le rival ou sa liquidation expéditive? Homo répugne à tuer femme ou enfant (la jalousie ou la peur du témoignage mise à part); il tue l'autre mâle, rival, gêneur ou étranger avec une grande facilité. L'on est toujours frappé de lire le commandement « Tu ne tueras point » dans un texte qui abonde en massacres vengeurs, pour atteinte à des lois et règlements qui intéressent au premier chef la vie sexuelle.

Il est facile - certains diront simpliste - de dégager les structures des règlements tribaux. Une constante se dégage : la neutralisation du pouvoir féminin. Des milliers de femmes en Afrique, quelques-unes en France, ont leur fleur vulvaire saccagée, leur première source de plaisir excisée, et ce par la complicité de vieilles matrones et de quelque hiérarque ou gourou mâle; ces pratiques léguées par la tradition en apparaissent quasiment légitimes. Le renfermement des femmes, le droit de vengeance des pères sur leurs filles dépucelées, le tchador ou le voile, la lapidation de la femme adultère, le maquereautage des prostituées, l'interdiction des moyens contraceptifs cela semble aller de soi.

Dès lors les mâles sont entre eux : ils peuvent s'adonner aux joies de la palabre et désigner l'ennemi, indispensable à la stabilité de la hiérarchie tribale, en travestissant Eros et Thanatos. Dans le rassemblement des mâles la connotation homosexuelle est patente. Tout congrès, et pas seulement le rassemblement des SA à Nuremberg, prend l'aspect d'une partouze idéologique. Malgré la bienveillance affichée de jésus pour les femmes (nécessairement et heureusement pécheresses) ses épigones officiels n'ont jamais manifesté pour elles qu'une distance prudente (ou un manque de goût ?). L'extinction de la rivalité sexuelle, de la jalousie agressive, crée les conditions d'une fraternité qui sera confortée par l'expulsion de Thanatos sur les groupes de ceux-qui-n'en-sont-pas les Germains, les juifs, les bourgeois, les protestants, les papistes qui procèdent à la même opération, chacun vis-à-vis des autres.

Enfin les mâles adultes vieux vont procéder à l'initiation, au conditionnement tribal des adolescents. Cette éducation comporte deux versants aux frontières floues. D'une part l'adolescent va être informé des mythes ancestraux et des dieux propres à la tribu, placé sous le pouvoir du saint homme local; les réifications de l'imaginaire des fondateurs ne sont pas indéfiniment variées et aléatoires, et la comparaison de leur structuration, d'une tribu à l'autre, d'une époque à l'autre fait les délices des anthropologues (de Irazer à Lévi-Strauss), des psychanalystes (Freud, Jung), des décrypteurs de contes de fées (Bettelheim). D'autre part il devient un mâle convenable, avec un outil sexuel conforme (circoncis par exemple) et le droit à la parure réglementaire, assez souvent superbe à nos yeux et qui fait de lui un beau guerrier qui porte les couleurs de la tribu (ça n'a pas changé). Le conditionnement est, statistiquement, excellent et parfaitement efficace. Autour de la puberté le jeune mâle est dans une phase critique, à la recherche de modèles et, dans une bonne tribu bien close, il n'en est pas d'autre que celui qui lui est imposé. Une pédagogie empirique habile aboutit à la mise en place là où elle est nécessaire pour être efficace : au niveau inconscient. Vis-à-vis de Eros comme vis-à-vis de Thanatos sont mis en place les totems et les tabous, sont ouverts et structurés les registres du surmoi et du narcissisme, c'est-à-dire ce qui s'impose comme interdit ou comme récompense. L'optimisation existentielle, le maintien d'une estime de soi suffisante ne peuvent exister que si l'on suit ces raisons que le cour connaît mais que la raison ignore; le parti, la patrie ont toujours raison; et l'on suit le chef, le leader charismatique jusqu'au bout du monde, jusqu'à la mort. Partout et toujours, quelques surdoués - pour ce genre d'aventure - fondent leur propre tribu, religieuse (une secte), politique (un parti), ethnique (une amicale de Picards) tant il apparaît avantageux affectivement et parfois matériellement de se trouver dans les régions apicales de la pyramide hiérarchique, et ce quelles que soient la taille et la matière de l'édifice.

Les philomathes auraient-ils fondé une nouvelle tribu?

L'illumination des Pères fondateurs


Les premiers philomathes, les Pères fondateurs, ont découvert le but et le fonctionnement de leur Société, par hasard, comme toujours, en triant dans la production que moud la rotation incessante entre l'inconscient et l'imaginaire - non pas dans le registre tribal, mais dans le registre cognitif: La Société Philomathique ne se propose pas de satisfaire le groupe (le pain et les jeux sont laissés à la hiérarchie politique) ni de le manifester vis-à-vis des étrangers.

Nos Fondateurs, dont on peut imaginer qu'ils savaient le grec (et fort bien, comme les hellénistes d'alors) ont utilisé, pour dénommer leur Société, une racine du verbe manthanô qui signifie apprendre, étudier et comprendre. Ainsi ils privilégient le registre cognitif, et du même coup exposent à un regard critique le registre tribal (plaqué sur la sexualité, Eros et Thanatos inéluctablement présents). Le registre tribal présuppose la croyance aveugle à ces réifications de l'imaginaire qui ont été injectées dans l'inconscient de ses membres, en même temps que la langue - qui nous trahit, nous fait reconnaître comme étranger si nous l'avons apprise après la dixième année. Il est bien évident que le choix des philomathes, en cette fin de XVIIIe siècle, n'est pas innocent et constitue en quelque sorte l'envers, le complémentaire de tout un courant de pensée, plus ou moins clandestin, qui conduit à la contestation du pouvoir royal absolu, et à l'expression de doutes sur l'origine du Livre ou sur le caractère magiquement sacré des productions des conciles ecclésiastiques des siècles précédents.

La situation de la France à l'époque la prépare mal à affronter les changements que vont lancer le progrès scientifico-technique et la planétarisation. Certes le royaume de France est, de loin, le plus peuplé d'Europe et les terres y sont fertiles. Mais quand la guerre d'Indépendance prend fin, à Versailles, en 1773, le Nouveau Monde relativise, à tout jamais, notre modeste hexagone. La hiérarchie laïque et religieuse, perdue dans la stabilité de ses privilèges, est incapable de libérer sa paysannerie, le tiers état. La machine à vapeur de Watt reste un objet curieux. Le système de monnaie demeure, depuis la banqueroute de Law (1720), impossible à adapter à une économie qui va devenir celle de l'industrie et du commerce international. Quelques noms et quelques portraits ne doivent pas nous tromper : les femmes sont subjuguées. Le joli cou de Marie-Antoinette est, sur ordres de diplomates sexistes, confié aux caresses d'un benêt de Bourbon pour être promis au rasoir de Sanson. Il faut toute l'astuce de la jolie Suzanne et de sa comtesse de choc pour rouler Almaviva dans la farine. Et les jeunes belles sont seules à supporter la réprobation, le bâtard, l'abandon, sous l'oeil d'un clergé qui les craint et de contestataires qui ne les aiment pas (Sade) ou qui les aiment mal (Rousseau). Le système est stabilisé par le conditionnement sans faille de l'inconscient tribal chez le jeune. A aucun moment il n'y a place pour une instruction scientifique ou technique. II s'agit de rendre un chacun dépendant de l'Eglise, d'apprendre au petit noble, frotté d'Humanités, à tenir son rang, le père de famille se chargeant de faire marcher droit son monde. L'on conçoit facilement que la conjonction des intérêts narcissiques et matériels des hiérarques les rende favorables à l'absolutisme de leur pouvoir, à la censure, aux voies de fait judiciaires sur les hérétiques qui oseraient soumettre à examen les fondements intangibles, révélés, sacrés de l'ordre tribal.

L'utilisation du registre cognitif par un membre de la tribu est toujours considérée comme inutile le souverain guide, le Führer, le Duce, le génial Père des peuples, le pape, entouré de ses sages pensent pour vous. Comme inutile donc, voire suspect un bon membre de la tribu ne pense pas, il exécute ce pour quoi il a été programmé. Le registre cognitif est certainement source d'inquiétude, et pas seulement pour les hiérarques. C'est une nouvelle boîte de Pandore que l'on ouvre et dont va sortir, biologiquement programmé, un nouveau couple inséparable la curiosité et l'inquiétude. On l'a vu, le système axial décide de notre présence au monde, nous anime, nous pousse à explorer la niche environnementale (c'est-à-dire en fin de compte la Planète, la «Nature»). Contraints à vivre du nouveau, à le prévoir, à anticiper, nous nous trouvons soumis aux répertoires des souvenirs et des tactiques optimisantes que manipule le système limbique. Ainsi, accrochée à un passé non exempt d'échecs et de culs-de-sac, notre curiosité forcée va de pair avec l'inquiétude, inévitable et nécessaire. Néanmoins, en cette fin de XVIIIe siècle, c'est la curiosité qui l'emporte les « Lumières » brillent avec éclat. Cela vient de loin la borne historique est donnée par le Dictionnaire historique et critique de Bayle (4 volumes de 1695 à 1697). Le mot Aufklarung apparaît sous la plume de Kant en 1785; M. de Riilhière, en 1787, parle de Philosophie des Lumières. Mais de Socrate à Descartes en passant par Montaigne, le libre examen, la soumission au rationnel ou au moins au raisonnable leur sont intimement nécessaires. Leur but n'est pas de remettre en question les traditions religieuses et laïques, de déstabiliser l'ordre tribal : ces « grands hommes » n'ont pas d'ambition politique (même si Montaigne a accepté d'être maire de Bordeaux). Les philosophes, nobles ou roturiers, hommes et femmes, cherchent le meilleur emploi de la vie humaine, essaient d'être réalistes dans l'inévitable soumission à la sexualité, d'utiliser à fond le registre cognitif, et de se soustraire, autant que faire se peut, aux réifications tribales toujours tragiquement centrées par Eros, travesti, et Thanatos, révéré. Leur besoin narcissique d'avoir un public (un salon, des lecteurs), l'ordre assez débonnaire sous Louis XVI, leurs protections (une cour relativement cosmopolite et « éclairée ») font qu'ils n'ont pas encore la sage discrétion qui conviendra si bien, quelques décennies plus tard, aux « happy few » chers à Stendhal. Les gens heureux auront compris, alors, qu'il est nécessaire de se tenir à l'écart du bruit et de la fureur, de l'Histoire de la tribu.

Rousseau occupe une place bien à part dans la galerie des philosophes. Il n'a parlé qu'une seule langue, la nôtre, et avec quel talent! Mais toute sa vie n'est qu'un chaos sexuel et tribal : un père danseur, absent, violent; une mère bafouée; la frontière franco-suisse qui le dichotomise comme sa conversion du protestantisme au catholicisme; des femmes qu'il aime mal (mignon en second chez Mme de Warens, piétiné par la putain vénitienne, procréateur inconséquent, etc.); des difficultés « à se pousser » dans un monde où Voltaire ou Diderot évoluent avec bonheur. Et Rousseau n'est nullement préparé ni conduit à investir dans le cognitif, et à mille lieues de l'affrontement avec ceux qui vont faire naître les sciences, l'industrie, le commerce international. Ainsi, à partir d'un inconscient qui a échappé à la programmation réalisée par l'éducation monotone, rigoureuse, absolue des Frères des ordres enseignants catholiques et français, les rêveries d'un promeneur solitaire vont donner naissance à de merveilleuses réifications de l'imaginaire, à la genèse d'une Utopie, de la tribu idéale. Cette tribu-là n'a évidemment rien de commun avec la société française du moment, surtout comme il la voit : corrompue par le rétablissement des sciences et des arts, structurée par une inégalité inepte, et ainsi séparée de l'état idyllique qui était celui des origines, dans la nature primitive des choses et des êtres. On voit bien comment la nouvelle tribu va fonctionner. Le registre cognitif, suspect depuis la mésaventure d'Adam et Eve, dont l'usage est réservé aux hiérarques ecclésiastiques ne sera qu'entrouvert. Le retour à la Nature et une bonne éducation, essentiellement « négative », visant à mettre Emile à l'abri des trucages et du snobisme (avant même que le mot soit créé il existe!), nécessaires à la hiérarchie tribale pour son confort pervers. Du même coup le couple fatal, Eros et Thanatos, est domestiqué. Jean-Jacques invente les montagnes suisses, le Wandern, le tri des fleurs de la forêt de l'Ile-de-France, qui remplacent avantageusement les jeux et les « parties » de la ville. Le retour à la vie simple nous économise beaucoup d'efforts et nous rend fervents de brouets simples et naturels, de jogging, de méditation transcendentale et d'écologie (on anticipe un peu...). La Franc-Maçonnerie, et sa fille aînée, la Révolution à ses débuts, vont être rousseauistes et promouvoir la merveilleuse devise triangulaire qui va se trouver soumises aux périls d'une nouvelle dérive tribale. Les citoyens de ce futur devaient être libres et égaux en droit. La liberté devient fort vite celle, débridée voire délirante, de l'imaginaire encouragé par l'illusion groupale, par la contagion idéologique, par le consensu des réunions trop longues, trop nombreuses ou simplement trop bruyantes. La seule égalité possible, c'est-à-dire l'égalité narcissique, s'accompagne de l'exclusion des femmes et des jeunes (dont on fait des conscrits) et s'accommode fort bien de nouvelles hiérarchies, avec uniforme, décorations, salaire en rapport et rituels de préséance. L'évacuation de la sexualité en général et des femmes en particulier conduit bien entendu les mâles de la tribu à la fraternité. « Sois mon frère ou je te tue! » C'est Chamfort qui souligne les rapports de cette fraternité-là avec Thanatos et qu'on ne peut séparer le couple inseccable formé avec Eros.

A côté des philosophes libertins aussi vite démodés que le régime de la royauté absolue, à côté de Rousseau et de ses innombrables épigones, il restait, en dehors du tribal, le registre proprement humain du cognitif à feuilleter et à enrichir. On y avait déjà écrit quelques pages, mais sous la surveillance jalouse de l'Eglise (censeur de la Renaissance) et l'enrégimentement sous les couleurs royales (Colbert et ses Académies pour ses savants). Au XVIIIe siècle, en Europe, la quête scientifique s'accélère et s'organise en dehors des tutelles. On connaît bien le caractère ambigu de l'Encyclopédie, du Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers. Nombre de ses collaborateurs et de ses souscripteurs trouvent leur intérêt à écrire ou à lire les articles philosophiques laissant entendre que toutes les religions qui se prétendent révélées sont des réifications de l'imaginaire. Et, s'ils achèvent ou parcourent les mises au point scientifiques, les descriptions des métiers illustrées par de merveilleuses planches, c'est en pensant, avec Montaigne, que « rien ne presse un Etat que l'innovation ».

Il en va tout autrement avec Lavoisier. Lavoisier ne règle pas ses comptes, mais ceux des autres (il est fermier-général), et, régisseur des poudres et salpêtres, a un grand sens du réel. Pour lui la science n'est pas un corpus de théories acceptables et acceptées parce que raisonnables et logiques. La théorie du phlogistique, saluée comme celle de la gravitation, paraissait donner à la chimie ordre et unité, mais c'était l'unité d'un mot... « Au lieu de ces mots et de ces théories qui rappelaient invinciblement les explications scolastiques et la vertu dormitive de l'opium, Lavoisier ne voulut plus d'autres raisons que des chiffres, des mesures de volume, des poids. Toute sa philosophie fut celle de la balance » (in Bédier et Hazard). A son laboratoire de l'Arsenal, Lagrange, Young, Franklin, Lagrange, Watt viennent assister à ses expériences. Le Traité élémentaire de chimie est non seulement le premier tableau d'ensemble de la chimie, mais l'évangile de la nouvelle science. II situe la science dans l'observation répétée et mesurée, dans l'expérimentation codifiée et quantifiée, bref dans ce que Popper, deux siècles plus tard, rassemblera sous le terme de réfutable (falsifiable en anglais). Une théorie est tenue pour vraie aussi longtemps qu'une de ses conséquences n'est pas réfutée par l'expérience. Une bonne théorie scientifique, facilement utilisable par notre cerveau, est en effet, en règle suffisamment féconde pour donner naissance à de nouvelles expériences dont elle tirera une nouvelle légitimité ou qui conduiront à l'abandonner. La formulation théorique est là pour s'inscrire dans notre inconscient (en dehors de cette mémorisation le savoir, livresque, est évanescent et inutilisable), stimuler notre imaginaire, et suggérer une vérification expérimentale.

Par son appréhension du processus scientifique Lavoisier va s'opposer à Marat. Lavoisier, en rédigeant, en 1775, le règlement de l'Académie des Sciences, s'était efforcé « d'éliminer la médiocrité des talents, le demi-savoir plus dangereux que l'ignorance, le charlatanisme et l'intrigue qui l'accompagnent ». Marat (né en 1743 comme Lavoisier) revient d'Ecosse à Paris avec un diplôme de docteur en médecine écossais et devient le médecin des gardes du corps du comte d'Artois, portant l'épée au côté et se faisant suivre de son domestique... Trois années plus tard, en 1780, il publie un ouvrage consacré à des expériences sur la lumière dans lequel il conteste Newton : ouvrage auquel l'Académie refuse de « donner sa sanction ou son attache » (Registres du 17 mai 1780). Onze ans après, dans ses lettres sur les Charlatans modernes, il va prendre sa revanche en traitant les académiciens de saltimbanques, d'hommes vains, médiocres, « sachant peu de choses, et croyant tout savoir, livrés machinalement aux sciences, jugeant sur parole, hors d'état de rien approfondir, attachés par amour-propre aux anciennes opinions, et presque toujours brouillés avec le bon sens ». Lavoisier est sa bête noire : « le père éternel des petites maisons, (...), sans idée en propre, (...), changeant de système comme de souliers. »

Ainsi apparaît l'antithèse parfaite entre le registre cognitif (scientifique) et le registre tribal où un inconscient programmé par ceux dont c'est la fonction d'injecter les dogmes, de révéler les textes sacrés, d'imprimer les appartenances, alimente un imaginaire monotone qui se manifeste par les comportements, les cris, les danses, la soumission aux totems et aux tabous en usage dans la tribu, soumission entretenue et vérifiée par l'assistance aux fêtes, parades, défilés, cérémonies qu'il est peu prudent d'éluder. Seule la violence est capable de casser le cycle... pour substituer un autre conditionnement tribal au précédent, ce que souligne bien le nom de révolution, l'éternel retour du même, de la même tragi-comédie, du même argument, des mêmes rôles de prêtres et de hiérarques, mais tenus par d'autres acteurs. Jusqu'à aujourd'hui il a été fort difficile aux individus et quasiment impossible aux groupes historiques d'échapper à ce maelstrom plein de bruit et de fureur. De jeunes fanatiques encouragés par des vieux aveuglés de croyances, prédateurs fragiles de prébendes narcissiques et matérielles, font claquer les oripeaux avec lesquels l'imaginaire tribal veut voiler le registre sexuel, tentant de substituer aux désarrois du désir, à l'inquiétude des choix, à la rivalité des pairs, l'organisation groupale, rassurante et excitante à la fois, comme l'est le délire.

Les avatars du tribal

Associer sur les avatars du tribal conduit à dérouler toute l'Histoire sur l'ensemble de la Planète : un vaste programme! Plus raisonnablement on peut focaliser sui trois moments où le conditionnement tribal a été fortement contesté - et sur ce qu'il s'en est suivi.

Le constat christique tel qu'il est consigné par les Evangélistes (en négligeant la partie eschatologique et messianique si l'on est agnostique) montre une parfaite méfiance vis-à-vis du tribal. Il s'adresse à chacun de nous, une fois rendu à César ce qui est à César. Notre réussite existentielle n'est nullement liée à la fidélité aux réifications qui formalisent l'imaginaire traditionnel de la tribu; et le juif de Samarie est heureux d'aider l'autre, avec la complicité récompensée de l'aubergiste; le Sabbath est relativisé comme l'observance apparente de tous les rituels; la sexualité est considérée dans sa fatalité (la lapidation de la femme adultère); les femmes sont les compagnes des hommes et donnent la vie et la parole; les catégories de la tribu (les esclaves et les autres, les citoyens de la tribu et les étrangers) sont la source de frustrations fort réelles et de récompenses illusoires; le pouvoir, la puissance (tribale) sont dérision (la tentation diabolique sur le toit du Temple). Et que le registre cognitif soit à la disposition de l'homme pour qu'il travaille au mieux, la parabole des talents nous le rappelle et prend toute sa valeur dans la bouche d'un ouvrier charpentier. On ne s'étonne pas que jésus, ayant suscité la haine des hiérarques de sa tribu, n'ait pu, avec la complicité d'un apparatchik d'une autre tribu dominante, échapper au supplice. Pendant quelques décennies le message atribal va circuler, propagé par quelques juifs marginaux. Que les lumières christiques capables d'éclairer un chacun, quelle que soit sa tribu, et le conduisant, ipso facto, à relativiser le poids de ses appartenances tribales, voilà qui rend compréhensibles les haines des hiérarques tribaux. Mais qu'un tel message – qui nous invite, à la fois, à la méfiance et la tolérance vis-à-vis de Eros et Thanatos travestis par le tribal - puisse servir de noyau pour cristalliser une nouvelle tribu cela paraît impensable. Et pourtant, après quelques siècles de conciles au bord de la Méditerranée, une hiérarchie inspirée, dépositaire des réifications de l'imaginaire de leurs prédécesseurs pendant mille ans, lance la tribu chrétienne à l'assaut des musulmans, eux-mêmes rassemblés à partir d'une suite aux textes judéo-chrétiens, insufflée au prophète lequel, au moins, n'a jamais occulté ses projets tribaux. Les bûchers de l'Inquisition auront quelque chose de surréaliste. Mais quand la libido du frère Augustin-Martin Luther le conduit à contester la hiérarchie, les luttes intertribales, entre enfants du même Dieu d'amour, vont connaître une ampleur qui ravit les historiens. Pas tellement en France où ce fut dans l'ensemble assez mesquin (la Saint-Barthélemy fut plus atroce que vraiment liquidatrice) mais, dans le Saint-Empire, avec la guerre de Trente ans, on frôla le génocide - pratique tribale oubliée depuis Babylone.

En cette année du bicentenaire les Français ont pu se remettre en tête les avatars de la Révolution qui a conduit d'un ordre tribal aberrant et démodé, à travers Déclaration des droits de l'homme, discours rousseauistes en Loges, célébrations grandioses, au triomphe de Thanatos, du moloch tribal. La mécanisation de la peine de mort, le génocide vendéen en sont les manifestations les plus connues et les plus abhorrées. Ce ne sont pas les plus dramatiques. La mise à la disposition de Bonaparte des mâles portés par les utérus catholiques sous Capet, et des canons Gribeauval fabriqués par les techniciens du Roy va inaugurer ces boucheries si caractéristiques des victoires et des défaites qui vont s'afficher, après deux siècles bien employés, sur une multitude de totems (... et de gares) en Europe. Ce n'est pas notre contribution aux massacres de masse qui constitue le fait le plus contestable, mais bien la contamination de l'Europe par notre maladie nationale le chauvinisme. C'est au nom de la bonne, grande, idéale et vertueuse tribu que Girondins et Montagnards se sont mutuellement massacrés et ont liquidé les mauvais patriotes (une définition suffisamment vague pour être vraiment utile à l'accusateur public). Mais nos vertus républicaines vont être inoculées à nos voisins, à nos assistés colonisés, aboutissant à une série de guerres coloniales et à trois guerres franco-allemandes. Le fascisme et le national-socialisme (ce dernier avec son parachèvement raciste) ont représenté les versions en quelque sorte les plus modernes du nationalisme, du tribal. S'il vous reste quelque doute sur la coextensivité du registre sexuel (Eros et Thanatos) et du registre tribal c'est le moment de penser aux lois raciales et à la Shoah, ces fleurons logiques de la folie tribale ordinaire.

Les lumières, la glasnosti, l'aurore paraissent à l'Est et éclairent la dernière mode tribale en date, la dérive circulaire de l'imaginaire marxiste-léniniste à la canaillerie mafieuse de la société socialiste. Marx abolit les anciennes frontières entre tribus européennes : il internationalise, il annonce l'Europe de cette fin de siècle.., et crée deux nouvelles tribus les travailleurs et les profiteurs, les pauvres et les riches. Cette dichotomie entre les pauvres travailleurs et les riches profiteurs va avoir des conséquences pittoresques. Chaque tribu sécrète sa hiérarchie les riches les banquiers (qui aiment l'argent pour en gagner) et les pauvres les apparatchiks et les représentants du Parti (qui aiment le pouvoir). Cette dernière hiérarchie ainsi mise à l'abri de l'inquiétude et du besoin va dès lors exercer son pouvoir absolu, administrer pour le plus grand bien et la grandeur de la tribu, avec de redoutables effets pervers. Passons sur les constructions néo-versaillaises, pyramidales ou babyloniennes dont ont été accablées les nouvelles tribus; même chez nous, à Paris, la hiérarchie marxiste n'a pas échappé à la planification, dans la fièvre, d'un opéra (une circuiterie sans logiciel), d'une pyramide (une fantaisie amusante et chère) et d'un bunker-palace géant pour fermiers généraux micro-informatisés. Mais du fait que grâce à la vigilance vertueuse de la classe politique le travail ne peut plus enrichir, et que la planification bureaucratique interdit le jeu dynamisant de l'innovation et de la concurrence, ces sociétés deviennent ou redeviennent celles du besoin et de l'ennui. Ce n'est guère que dans la conception et la réalisation des armements nécessaires au traitement de la fièvre obsidionale des leaders que les talents peuvent s'exprimer.

Gorbachev semble avoir définitivement(?) ouvert les portes qui donnent sur un monde détribalisé. Il n'est pas très difficile d'expliquer ce geste. D'abord il y a la planétarisation, la circulation rapide de l'information, des gens, des objets, circulation qui va s'amplifiant chaque jour avec l'utilisation des jets gros porteurs, des satellites, la chute des murs et des exclusives linguistiques. Depuis 89 la démocratie s'est rodée et répandue, avec son avantage majeur, la déstabilisation permanente de la hiérarchie confrontée à l'innovation libératrice; et le moment est proche où le doublement de tout mandat électoral sera impossible, faisant de la participation politique un honneur ou un devoir, mais pas une carrière. La libération de la femme par la contraception résout du même coup le problème de son esclavage et celui de la surpopulation. Jointe au progrès technique, demain à la robotisation généralisée, elle annonce la fin du monde du besoin, ce précieux alibi cher aux dictatures marxistes et aux prédicateurs engagés dans un racolage culpabilisateur.

Ce Nouveau Monde n'est pas si facile à habiter pour le Primate humain qui, depuis si longtemps, avait ses habitudes dans sa vieille et bonne tribu et où se faisait, sans heurt, indéfiniment identique, la circulation entre l'inconscient, l'imaginaire et le manifeste, parfaitement congruents. Le pain n'est plus une récompense; il faut suivre un régime. Les jeux ne sont plus l'occasion d'un bain de foule (où il faut craindre les hooligans) mais bien celle des hésitations devant la variété disponible immédiatement ou en stock : et c'est le refuge dans la gélule vespérale de benzodiazépine. Les baumes et prothèses narcissiques ne sont plus ce qu'ils étaient qui se dérangerait pour participer à un pique-nique présidentiel ? Les tenues officielles perdent leurs brocarts et cèdent la place à une sémiotique écologique (la barbe, le col ouvert, le blouson du trappeur). Les titres cognitifs, de Polytechnique à un Doctorat, ne sont plus que des tickets d'entrée dans la vie; et il faut choisir une trajectoire sans risque et ennuyeuse dans un management routinier, ou l'acceptation du jugement du marché où l'on apprend bien vite que « l'Enfer c'est les autres ». Le travail n'est plus une nécessité, n'est pas un droit, mais un privilège réservé aux seuls performants qui, en faisant le mieux qu'ils peuvent, font mieux que les autres. Les femmes, toujours plus belles et plus libres, poussent les mâles les plus incertains vers un imaginaire puérilement pervers et la distribution homosexuelle des rétrovirus mortifères. Ou c'est l'engluement dans les réifications de la culture, du « soft » : on devient champion du dérisoire, arbitre des élégances et des modes, pilier de musées, ces cimetières de l'art, ou intoxiqué de voyages, de départs, accroché par ces dealers d'un genre spécial que sont les vendeurs de « tours ». Encore ces voyages-là sont-ils préférables aux voyages chimiques que depuis Noé, les plateaux andins et le pavot, l'homme, dans sa compulsion à fuir le réel, a toujours goûtés. Pourquoi cette fuite devant le réel? Très simplement pour la raison que l'éducation tribale est centrée sur de l'imaginaire réifié, occultant le registre sexuel, et censurant le registre cognitif.

Actualité d'une bicentenaire

C'est ainsi que le moment est venu de célébrer la devise de la Société Philomathique. Avouons qu'à première lecture on la voit très bien, cette devise, à l'entrée du préau du patronage laïque ou comme nom d'une modeste Loge de province. Cela ne change rien au fait que les Pères fondateurs nous ont fourni les bons repères afin que, échappés ou insensibles aux sirènes entretenues par la tribu, nous puissions goûter pleinement notre traversée existentielle.

Point n'est besoin de souligner que cette Société est résolument atribale. Elle n'est pas nationale, mais de Paris et parle français. Il n'existe pas de hiérarchie mais un bureau coopté. On ne fait pas campagne pour en faire partie, on accepte d'en être, si on en a le désir, lorsque l'on est prié, après un voyage scientifique manifestement honnête. Les obligations sont nulles, sauf à faire au moins une conférence, à verser la cotisation annuelle (100 F 1989 par an), et à payer son écot quand on est là. II n'y a pas de rituel, pas de sexisme (les femmes sont admises comme auditrices invitées et membres)... et pas de local : la réunion a lieu là où l'on peut dîner et présenter des documents. Sa dernière pérégrination la situe, paradoxalement - provisoirement? - sous des lambris napoléoniens.

L'ÉTUDE constitue le seul moyen de nous préparer à affronter le réel dans le monde moderne. Nous rêvons de l'expression naturelle de notre génie, de performances brillantes, lucifériennes. En fait, seul un entraînement intensif peut nous donner une chance de nous classer, un moment, de manière honorable parmi ceux qui, sur la Planète, poursuivent les mêmes buts et les mêmes travaux, ou réussissent à produire les objets qui trouvent preneur et nous enrichissent.

L'AMITIÉ est ce qui reste quand on s'est débarrassé de ses haines tribales, si inconscientes et incontrôlables, de ses transferts infantiles sur les chefs charismatiques, et que l'on a mesuré le caractère aveuglant, animal, inhumain du registre sexuel. Alors vous pouvez retrouver les joies que va vous dispenser le registre cognitif: vous allez être curieux pour savoir, et anxieux de savoir, pour faire, pour vivre.

Citoyens! Citoyennes! Nous sommes en 1990. Avec la Société Philomathique de Paris : halte au tribal! ÉTUDE ET AMITIÉ!


Etre philomathe aujourd’hui

Par René BUVET, philomathe


Il en est des Sociétés savantes comme des organismes, elles ne peuvent se maintenir et prospérer qu'en vivant au sens plein du terme, c'est-à-dire en remplissant, dans le monde qui les entoure, une fonction qui, sans elles, y ferait défaut. A quoi donc peut bien être aujourd'hui utile la Société Philomathique de Paris, et qu'y trouvent de si propice à leur épanouissement personnel les philomathes qui peuplent cette niche écologique de la Science?

Née dans l'effervescence des sociétés de pensée de la fin du siècle des Lumières, et durcie au feu de la raison triomphante dans l'atelier du siècle de tous les progrès qui suivit, la Philomathique a hérité de leurs audaces :

- le plein usage de la pensée scientifique ne se révèle bien qu'en transcendant les barrières usuellement dressées entre disciplines. Descartes n'affirmait-il pas déjà que « Si quelqu'un veut chercher sérieusement la vérité, il ne doit... pas choisir l'étude de quelque science particulière, car elles sont toutes unies entre elles et dépendent les unes des autres, mais il ne doit songer qu'à accroître la lumière naturelle de sa raison (en les cultivant toutes)»;

- et, dans cette perspective, aucune limite ne saurait être a priori imposée à l'exercice analytique de la raison que d'autres formes de perception humaine puissent prétendre franchir.

Le caractère fondamentalement pluridisciplinaire du recrutement et des activités de la Philomathique maintient de nos jours fermement le cap sur le premier objectif. Constituée de praticiens des sciences, et non d'exégètes, dont les voies méthodologiques s'y trouvent ainsi confrontées, la Philomathique est par essence le lieu d'éclosion, de ce que Merleau-Ponti nomma un jour avec condescendance la philosophie spontanée du savant.

Certains philomathes ont poussé à l'extrême ce souci de confrontations réfléchies, et l'une des plus remarquables oeuvres d'histoire comparée des sciences en est issue, en l'espèce l'encyclopédie d'Histoire générale des Sciences dont notre ami philomathe René Taton coordonna et largement inspira la rédaction. Les faits de l'histoire des sciences s'y trouvent tant mêlés et rapprochés, toutes disciplines juxtaposées, qu'il est à peine utile de faire un pas de plus pour qu'en sorte la Science, auréolée de toute sa rigueur méthodologique, que tant de bâtisseurs des cathédrales du savoir, avec Newton et Lavoisier, appliquèrent avec force et vigueur. Et, ensemble, ils nous disent :

- il ne faut chaque jour s'intéresser de près qu'à des objets d'étude que, par la mesure usant de sciences antérieures, on peut espérer chiffrer avec certitude;
- puis il convient d'y déceler, entre les chiffres obtenus en résultat de l'expérience, concordances et relations constantes;
- par oeuvre de raison, en partant des plus simples, ces relations toujours jusqu'aux temps actuels, sont apparues aussi logiquement fondées, et l'on doit donc chercher à les retrouver telles;
- jusqu'à ce que, enfin assemblées en un tout cohérent et classé, leur ensemble révèle les principes cachés qui fondent chaque science et souvent réunissent les fragments dispersés des sciences de la veille;

mais, lorsque ces principes sont choisis avec fruit et correspondent bien aux faits qu'ils interprètent, l'homme de science apprise en vient à oublier qu'il fallut les trouver, et cédant à son tour aux pièges de l'histoire, il n'y voit plus que dogme et les prend sans songer qu'une part de leur force vient de la découverte qu'il fallut accomplir pour les mettre où ils sont.

Et c'est ainsi que le savoir, issu de la rencontre d'instruments de mesure sans mémoire des choses et des oeuvres de la mémoire, passa au fil des siècles :

- de l'arithmétique, science du dénombrement et de la manipulation de collections, figurées par le nombre, d'objets dont il n'est pas encore jugé opportun de mieux préciser la nature, pourvu que l'on s'accorde à les reconnaître identiques;
- à la science des distances, formes, aires et volumes, d'objets dont la matière n'a toujours pas besoin d'être mieux définie pourvu qu'elle tienne les formes fixes;
- à la science du temps, d'abord chiffré par les déplacements plus ou moins concertés d'objets célestes, inaccessibles à l'intervention de tiers;
- et à celle des forces, définies au début par les déformations qu'elles produisent sur les objets qu'elles chargent;
- puis à celles des masses, par lesquelles Newton l'alchimiste chiffra les quantités de matière, constantes pour lui quand elles bougent, pour exprimer la résistance à l'accélération des objets qu'on déplace;
- et ce n'est qu'à ce point qu'alors la chimie vint, avec les yeux des nombres qui mesuraient ces masses, structurer l'alchimie, dont l'ami philomathe Marcelin Berthelot, à un siècle d'ici, a redressé les bases en exhumant les textes qui jadis l'ont fondée. Ce qui nous permit de comprendre, après coup, que sans moyens pour dire avec chiffre à l'appui ce qu'on fait ou qu'on voit, il n'était pas possible que l'alchimiste échappe à l'erreur de plaquer ses soucis journaliers sur sa vision des choses.

Il fallut, en effet, que Lavoisier disposât de la masse, ainsi que des moyens issus de la statique des gaz qui permettaient, usant du vide, de transvaser ceux-ci et d'en chiffrer les masses, pour concevoir ses expériences et fonder la notion moderne d'élément, de masse ici constante dans ses transformations. En attendant que Dalton et Berzélius, à leur tour, offrent aux feux de la Science la vieille notion démocritéenne d'atome et chiffrent les masses relatives de ceux des divers éléments à partir des rapports de masses mis en jeu dans les combinaisons. L'étudiant que je fus, au tournant de ce siècle, ainsi baigné de la rencontre des lois de la physique et du chiffre en chimie, y trouva son plaisir. Et lorsque vint son tour d'apporter son écot à la table des sciences, il ne vit qu'une voie pour le faire avec fruit : partir avec son lot envahir d'autres lieux que la lumière encore n'éclairait pas assez. Mais il fallut d'abord compléter son bagage, en collectant partout ce que la science alors comportait de plus neuf. A cet égard, surtout, l'énergie était reine. Nés de l'observation des systèmes les plus simples, mécaniques d'abord, puis thermiques, puis ensemble mécaniques et thermiques, et électriques aussi, le concept d'énergie et les lois qui s'y rattachent avaient peu à peu étendu leur empire à l'ensemble des champs de la matière inerte. Jusqu'à ce que, il y a un peu plus d'un siècle, une étape déterminante de cette évolution soit franchie par l'ouvre de Gibbs et de quelques autres, lorsque les deux principes, de conservation et de dégradation, qui réglaient en physique les flux de l'énergie, se révélèrent aussi exploitables pour l'interprétation de toutes les lois des équilibres chimiques recensées par l'expérience depuis le début du XIXe siècle.

Toutefois, les notions que ces lois introduisaient ainsi posaient tant de questions, par leur abstraction même, rançon de l'étendue de leur validité, que leur enseignement n'apparut maîtrisé qu'au moment où s'ouvraient à ma génération les voies de la raison. Mais il fallait encore apprendre à en user pour comprendre ou prévoir pourquoi les réactions allaient comme elles vont, et pour cela glaner partout où on pouvait, les chiffres nécessaires à ces explications. Puis décider enfin comment les exploiter pour prévoir avec fruit vers quoi devaient aller des ensembles formés de processus variés. J'eus la chance à l'école d'y rencontrer le professeur Charlot, qui forgea notre foi en nos capacités de prévoir en tout cas ce qui doit advenir à partir d'un état où des forces contraires agissent de concert.

Pendant qu'avec Charlot, nous apprenions ainsi à comprendre et prévoir comment se déroulaient des ensembles variés de processus mêlés en restant cantonnés au champ de molécules assez simples encore, Champetier nous fit don de sa vision des formes d'êtres moléculaires dont la complexité et la taille, géantes, visent à l'infini, et construisit pour nous un temple où les ranger, en attendant qu'ici, aussi, l'énergie s'introduise.

Et cela fut mon lot, car j'eus à étudier comment les polymères subissent les effets de la température, des forces et du temps. Là aussi l'énergie à la complexité se trouvait associée. Or ceci n'était pas à l'époque courant.

Qu'on me pardonne ici ces notes personnelles si l'exemple rêvé pour chacun d'entre nous n'est pas celui vécu. Je n'ai nulle intention d'étaler mes affaires. J'y trouve simplement matière à réflexion. Car la question posée étant comment peut-on être philomathe aujourd'hui? il faut d'abord chercher comment on le devient.

Nanti de ce panier de vérités acquises par les maîtres qui firent la science d'aujourd'hui, que pouvais-je à mon tour faire qui soit utile à l'édification de la science future? Comment donc réunir l'énergie, l'électron, les macromolécules, que mes fréquentations m'avaient fait découvrir, pour en faire un atout pour de nouveaux voyages?

Comment de ces fragments dispersés de savoir, faire une connaissance? L'occasion, là aussi, flottait dans l'air du temps. Après avoir extrait des eaux de la physique des outils pour trier, reconnaître et compter toutes les molécules qu'elle avait préparées, la chimie s'essayait à des tâches plus rudes et faisait la revue de la constitution et du fonctionnement de ces êtres vivants qui sont si bien construits, que nul ingénieur ici-bas ne savait les produire, sauf à se comporter comme chacun le fait. Mais au fond, pourquoi donc ne pas envisager, si l'on est bon chimiste, de faire en un bêcher sans y mettre de vie, en y mettant le temps, un peu de la chimie qu'en nous la vie apporte?

S'il m'était donc donné de poser la question, le début du chemin n'était-il pas tracé, et ne pouvais-je point en tenter l'aventure? Je me retrouvai donc, en ces temps, aux côtés de ceux qui s'essayaient à reconstituer les étapes passées qui, sur notre planète, ont mené à la vie. Je me souviens avec émoi du regard du « patron » quand je lui en fis part. Non qu'il m'en fît grief, ou rejetât la chose. Mais il me fit jurer de n'en pas toucher mot avant que d'être admis à revêtir la toge, de peur qu'en trop choquant ma terre se brisât. Cette attente fut brève et, mon cher président, je pus à vos côtés organiser l'accueil d'Oparin à Paris. Plusieurs de nos amis s'y trouvaient réunis et me firent la joie de m'accueillir plus tard en notre Compagnie.

Derrière l'anecdote, que veut dire ceci? Nos amis philomathes ne se recrutent point où l'on parle avant tout des sciences établies. Lorsque nous y allons, nous aussi quelquefois, nous y traitons surtout des questions de la veille. Pour venir en nos murs, il faut vouloir chercher ce qui, déjà, chez l'autre, est part de vérité que l'on n'a pas encore, pour s'en vêtir un peu, ainsi que Saint-Exupéry l'a si bien dit : « Frère, si tu diffères de moi, loin de me léser, tu m'enrichis. »

Alors, cette amitié qu'entre eux éprouvent les bâtards que nous sommes ici et que notre devise nous prône d'échanger, pour rencontrer chez l'autre ce que nous n'étions pas avant de le connaître, que fait-elle de nous?

En nous ouvrant l'esprit au discours qu'aujourd'hui chaque science a bâti pour ce qui la concerne, elle nous force à voir que la forme d'esprit que chacun manipule s'est forgée au contact des objets qu'il regarde et des moyens qu'il a pour le faire avec fruit. Et que tel aujourd'hui qui pense d'une sorte pour tel objet d'étude, hier aurait pensé d'une sorte tout autre au gré des changements de ses angles de vue que toute science vit au cours de son histoire. Et qu'il importe donc de savoir reconnaître la part de vérité que chacun porte en lui, plutôt que d'opposer l'anathème à ses vues, et se priver ainsi de voir aussi le monde avec les yeux qu'il a. Et, puisque ceci vaut pour l'ensemble des sciences, pourquoi ne pas aussi l'admettre pour les vues que d'autres réflexions ont apportées du monde.

Puisqu'on trouve donc là, maintenant conservé, le cap des fondateurs de notre Compagnie, peut-on aller plus loin et chercher aujourd'hui ce que sera demain? Lesquelles des limites de la Science aujourd'hui, demain ne seront plus que des écueils passés, qui rappelleront là les faiblesses qu'on eut?

Pourquoi ne pas ici, pour faire aussi exemple, suivre encore le chemin que la Science demain va devoir parcourir pour y être fidèle au sens de son passé, dans la voie que naguère nous avons retracée?

La chimie, disions-nous, en usant de moyens forgés par la physique, a servi à son tour de moyen de mesure pour observer la vie, et, par ses résultats, retrouvé l'unité de la chèvre et du chou. Mais après la mesure que doit-il advenir ? qu'a-t-on trouvé hier dans d'autres disciplines? Votre livre nous montre, mon cher ami Taton, que c'est l'explication, partielle en premier lieu, puis totale en second par la lumière de l'axiomatisation, qui doit alors venir.

Qu'est un être vivant, pour cette affaire-là, sinon un bel exemple de réactions mêlées, qui se font de concert au sein de polymères. C'est donc aux lois de l'énergie, qu'en chimie la physique apporta dans ses malles, de s'étendre à nouveau vers les faits de la vie pour en dire le sens.

Et pourtant, retenons qu'aujourd'hui font florès, de toutes origines, les refus de penser qu'il puisse en être ainsi. « L'Univers, a-t-on dit, n'était pas gros de Vie, et la Vie, à son tour, ne l'était point de l'Homme. » Et l'on entend ailleurs qu'on ne peut concéder à la Science le droit de nous parler du sens du monde ou de la vie.

Faudrait-il donc admettre que l'essor de la Science doit s'arrêter céans? Qu'au-delà de l'atome, ce n'est plus son affaire? Que notre propre vie lui doit rester fermée, soit pour quelque raison qui tienne à sa nature, soit parce que la science présente en la matière un danger trop pressant? Pourtant, connaître n'a jamais jusqu'à présent faillit. La preuve en est que le connu, partout, toujours, s'est répandu,
quoi qu'on ait pu tenter pour en freiner la marche.

A ces refus, le philomathe, en tant que tel, ne peut obtempérer. Et depuis vingt ans maintenant, pour ce qui me concerne, je montre aux étudiants qui viennent à mes cours que la chimie dont le vivant use pour fonctionner est ce qu'elle est devant nos yeux, non par la grâce d'un hasard, mais parce que, surtout, les lois de l'énergie étant ce qu'elles sont, elle ne peut être autrement. II a fallu, bien sûr ici, une année après l'autre, ajouter quelques pages à la chimie d'hier. Mais, là aussi, il est connu que l'emploi d'un outil en améliore la tenue. Le VITRIOL des alchimistes nous le disait déjà.

D'autres, en d'autres lieux, philomathes aussi par l'esprit pour le moins, ont montré pour leur compte que lorsque l'énergie circule constamment dans les champs du complexe, elle y forme structures aptes à ralentir par la suite autour d'elles d'autres dégradations d'énergie ou structures. Que sont donc ces structures qui jouent à nos côtés, et pourquoi pas en nous, les jeux que nous devons jouer pour nous survivre? Sont-elles nos outils, mais alors qui les mène? nos mains ? ou bien la Loi qui trace leurs manoeuvres? Ou bien sont- elles nous, ou les deux à la fois?

Et ce logos omniprésent, « Intellect » omniscient et capable de tout construire autour de lui pourvu que ce soit bon, qu'Anaxagore pressentit « Toutes les choses se mêlaient, puis vint un Intellect, qui les plaça en ordre », avant que d'autres le renomment, est-il logé en nous et nous aussi en lui ? ainsi que d'Euripide en vint l'affirmation.

Ce n'est pas là le lieu de discuter ces choses, ni de les confronter aux propos du passé. Retenons simplement que les questions posées offrent à la raison des champs inexplorés, dont quelques-uns déjà sont à notre portée.

Philomathes amis, sachons nous maintenir à la hauteur des vues des pères fondateurs. La chair les a quittés, l'Esprit nous est resté. Sachons en faire usage et porter constamment le flot de la Raison partout où il convient aujourd'hui, et demain jusqu'au bout des chemins où l'Esprit peut aller.


Sur les modèles mathématiques, propos d'un mathématicien philomathe

par Marcel-Paul SCHÜTZENBERGER

Sur les modèles mathémathiques
Propos d’un mathématicien philomathe

Par Marcel-Paul Schützenberger, philomathe


Remontant d'un demi-siècle le cours du temps, on constate dans les archives de la Société Philomathique un phénomène assez curieux : à la différence de la plupart des autres disciplines, les mathématiciens que notre compagnie s'honore d'avoir comptés en son sein ont été tournés vers les applications - de la mécanique à la statistique - Plus souvent que vers le courant principal des recherches de l'époque. Il n'est donc peut-être par irrelevant à l'histoire de notre société de proposer quelques interrogations sur les rapports que peuvent entretenir les mathématiques avec les autres sciences de la nature.

Ces questions n'ont pas qu'un intérêt historique ou contemplatif: la vogue - et le succès - des ordinateurs poussent à l'usage de modèles numériques : à tel point que l'on entend les antivivisectionnistes réclamer le remplacement des expériences pharmacodynamiques par des simulations et des calculs. A l'autre pôle - celui de l'abstraction - on a vu se constituer auprès de presque chaque domaine des sciences une sous-discipline purement mathématique, avec ses méthodes, ses problèmes et sa dynamique propre. Cas extrême, aux Etats-Unis, la respectable muse de l'histoire se trouve chaperonnée par une servante ou rivale répondant au doux nom de Cliométrie. Développement assez surprenant puisqu'en même temps qu'on s'efforce de tout mathématiser, la philosophie à la mode - j'entends la philosophie analytique - s'évertue à présenter les mathématiques comme un pur jeu logique c'est-à-dire comme une industrie de la tautologie sans autre contenu que formel.

Nous sommes ici aux confins de problèmes qui excèdent les compétences du technicien et je ne les évoque que pour marquer des limites que je ne franchirai pas. II s'agit ici seulement de présenter quelques exemples et de solliciter la réflexion collective pour aider les jugements qu'il nous faut bien porter, volens nolens, quand une revue scientifique demande notre avis sur tel ou tel manuscrit qu'on lui a soumis.

Qu'est-ce donc qu'appliquer les mathématiques? La question apparaîtra bien sotte aux physiciens formés depuis Gaulée et Descartes au va-et-vient constant entre les équations, les observations et les lois. Ce n'est donc pas à eux que je m'adresse sinon pour prendre conseil de leur succès. Mais qu'en est-il pour les autres sciences de la Nature? Bien souvent une sous-discipline se répute « mathématique » parce qu'elle s'attache aux aspects de la discipline mère qui utilisent le plus intensément la physique et participent donc de ce fait de son emploi des nombres et des figures. Mon propos, non plus, ne les concerne pas. Mais pour le reste qui est encore fort large? Est-ce appliquer les mathématiques que de faire passer une courbe de forme analytique simple par la série des points du diagramme obtenu par des expériences et des observations méthodiques ou fortuites? En un certain sens, oui, bien sûr. Les élèves du philomathe G. Darmois qui fit tant pour introduire la statistique en France au lendemain de la guerre seront les premiers à souligner tout ce que la biologie et les sciences médicales doivent à l'emploi intelligent et systématique des méthodes rigoureuses de la statistique mathématique. A prédire aussi que le champ d'applications de ces techniques continuera à croître et à apporter une riche moisson de connaissances. Mais si l'on veut pousser plus loin l'analyse, on peut se demander si l'usage des méthodes statistiques est bien une application de la mathématique proprement dite et non pas une application seconde à travers cette physique du hasard qu'est le calcul des probabilités. Ainsi ce que l'on appelle parfois la psychologie mathématique n'est guère le plus souvent que l'étude des techniques statistiques spéciales motivées par certaines branches de la psychologie expérimentale. Il nous faut donc aller un peu plus loin et je vous propose l'exemple suivant tiré d'un article que l'on me soumet et que la déontologie m'empêche donc de citer.

Dans ce travail l'auteur constate que la croissance du nombre des cas dans une épidémie strictement contemporaine suit une loi cubique en fonction du temps. La première partie de l'étude est purement statistique et discute la validité de l'échantillonnage et la précision des chiffres évalués. La deuxième partie, la plus importante du point de vue qui nous occupe ici, est la construction d'un modèle et le travail proprement mathématique sur celui-ci. Dans ce modèle l'auteur fait intervenir un coefficient exprimant l'hétérogénéité plus ou moins grande de la population par rapport à ce que les généticiens appelleraient la panmixie. Par là il faut entendre le degré avec lequel les sujets contagieux risquent de propager la maladie à des individus quelconques de la population, ou au contraire n'ont de contacts qu'à l'intérieur de groupes plus ou moins isolés et fermés sur eux-mêmes. Pour prendre une illustration imagée, disons que les rencontres qui se font dans la rue ou au marché sont beaucoup plus panmixiques que celles qui se font à l'occasion de la vie professionnelle.

La solution mathématique des équations montre clairement qu'une panmixie absolue entraînerait une croissance exponentielle du nombre des cas, c'est-à-dire une diffusion de l'épidémie beaucoup plus explosive que celle que l'on observe puisque celle-ci est de type cubique si l'on en croit mon auteur. D'où diverses conclusions sur les facteurs causaux et le devenir de cette épidémie, etc. Ce n'est pas mon propos ici de discuter la validité de cette recherche mais de montrer sur cet exemple simple - voire même simpliste - ce que peut être une application proprement dite des mathématiques : les moments clés étant ceux de la construction du modèle, du raisonnement mathématique sur les équations qu'il fournit et le retour vers les faits. De nouveau, sans juger la valeur technique de ce travail, c'est du point de vue purement conceptuel un bon exemple d'épidémiologie mathématique.

Il me faut maintenant donner des contre-exemples pour montrer ce que les mathématiciens considèrent comme des « non-applications» de leur discipline malgré les apparences typographiques et parfois des calculs fort savants. A vrai dire on n'a que l'embarras du choix :
on pourrait considérer la célèbre équation d'Irving Fisher P = MV/Q où P désigne le niveau des prix, Q la quantité des biens échangés, M la masse de la monnaie existante et Q sa vitesse de circulation. Telle qu'elle est présentée cette équation semble impliquer les mêmes relations arithmétiques (la multiplication et la division) que la loi de Mariotte, P = RT/V. Malheureusement on ne voit pas très bien comment on pourrait déterminer empiriquement les valeurs numériques des variables qui y figurent de manière à justifier que l'équation a un contenu arithmétique plus significatif que l'une quelconque de ses traductions, telle que par exemple « Si les masses monétaires et les prix ne varient pas beaucoup alors moins il y a de monnaie plus il faut qu'elle circule vite. » Ceci n'est peut-être pas vrai mais ne heurte certainement pas le bon sens!

Je ne me hasarderai pas plus avant sur les vastes territoires de l'économie mathématique car la discussion nous entraînerait trop loin. Je mentionnerai cependant que des « équations » comme celle d'Irving Fisher ont été récemment l'objet d'une controverse violente à la National Academy of Sciences. Pour certains, conduits à l'assaut par le mathématicien renommé Serge Lang, c'est une « malhonnêteté intellectuelle » que d'écrire de semblables équations. Pour d'autres plus indulgents, dont je suis, ces formules et les phantasmes de calculs que déploient certaines sciences humaines sont un moyen symbolique parfois commode de résumer des lois tendancielles vagues. Le danger ne commence que quand on les manipule comme s'il s'agissait de vraies relations arithmétiques. On peut aussi voir dans l'abus verbal de la théorie mathématique des noeuds qu'a affectionnés une certaine psychanalyse comme un hommage rendu à la gloire de la géométrie et de l'analyse, ce dont nous ne pourrions que la remercier.

Revenons à des problèmes plus sérieux. Comme je ne veux offenser personne je choisirai un exemple fourni par un très grand mathématicien qui est depuis longtemps bien au-delà de toute critique celui de la dynamique des populations de Vito Volterra. On connaît le scénario les renards dévorent les lapins ce qui fait chuter le nombre de ces derniers. Privés de leur proie, les renards meurent de faim et les lapins débarrassés de leurs prédateurs se reproduisent à plaisir. Les quelques renards survivants suffisent pour faire redémarrer le cycle, etc.

Volterra traduit ceci en quelques équations différentielles simples qu'il résout avec virtuosité et il retrouve au bout de ses calculs le caractère périodique du processus dont il a construit un modèle.

Rares sont les enseignants de mathématiques faisant un cours à des étudiants naturalistes ou à des futurs médecins qui ont résisté à la tentation d'intéresser enfin leur auditoire en citant cette théorie et en évoquant à son sujet les fluctuations périodiques du marché des fourrures de la baie d'Hudson. Le succès est garanti car jusqu'à la fin du cours quelques étudiants auront cru aux vertus de la biologie mathématique. A mon avis à tort s'ils se sont laissés convaincre par ce seul exemple. En effet les équations prédisent une période constante qui ne s'observe pas dans la réalité, ce dont on donne pour explication que les paramètres figurant dans les équations (la probabilité élémentaire pour un lapin d'être dévoré, etc.) ont de grandes fluctuations d'années en années et de lieu en lieu. Mais ces paramètres existent-ils? Si l'on augmente la durée ou bien l'étendue du territoire sur lequel portent les observations, l'expérience montre que l'hétérogénéité de l'échantillonnage croît dans un rapport tel que la précision n'est pas accrue, bien au contraire.

C'est là un phénomène général dont B. Mandelbrot a eu le mérite de souligner l'importance sur une série de cas remarquables dont les crues du Nil et les fluctuations du marché des valeurs en bourse. A fortiori aucune expérimentation ne permet de valider le choix de l'expression analytique des équations de Volterra sinon le fait même pour lesquelles elles ont été choisies à savoir que leur solution exhibe une certaine périodicité. Laquelle n'est d'ailleurs qu'une simple conséquence de bon sens du scénario que j'ai rappelé plus haut!

Bien différente est la situation de la plupart des modèles de la physique où chaque paramètre figurant dans les équations et les valeurs numériques que prévoient les calculs sont susceptibles d'une détermination assez précise pour justifier leur expression mathématique. Dans bien des cas cette précision est telle que l'histoire des mathématiques abonde en résultats où les théorèmes utilisés dans le raisonnement auraient pu être devinés (et l'ont parfois été) à partir des phénomènes observés et de leur modélisation.

Est-ce le propre de la physique? Je n'en crois rien et je voudrais terminer par un exemple pris à l'autre extrémité de l'éventail des sciences : celui de la théorie des jeux de von Neuman que l'on doit considérer comme une application des mathématiques à la psychologie sociale. Le problème est de théoriser le comportement des joueurs dans les jeux de société où la ruse intervient en plus du raisonnement parce que chacun des acteurs choisit ses coups sans disposer des mêmes informations que son adversaire l'exemple type est le poker contrasté ici avec le jeu d'échecs qui est de réflexion pure mais on ne s'est pas privé de conférer plus de gravité au sujet en prenant des illustrations dans la stratégie des batailles aériennes ou navales.

Après avoir modélisé le jeu considéré sous forme d'une matrice indiquant les gains et les pertes en fonction des coups joués par les deux adversaires dans l'ignorance mutuelle de leur choix, la théorie de von Neuman invoque un théorème hautement non trivial pour indiquer à chaque joueur sa stratégie optimale.

La validité de toute la construction est établie par le simple fait que l'on peut s'en servir pour programmer un ordinateur qui se conduise contre un adversaire humain avec autant de succès qu'en aurait le meilleur joueur professionnel. Notez que je n'affirme nullement que cette théorie soit utile dans les duels financiers ou militaires; seuls les jeux de société satisfont toutes les hypothèses nécessaires à son fonctionnement. Son mérite est ailleurs, sur le plan proprement conceptuel. Contrairement à tout ce que l'on pourrait croire a priori, le comportement de l'ordinateur qui joue avec succès au poker en utilisant la ruse et le bluff ne relève d'aucun élément de psychologie individuelle ou sociale : rien de semblable n'a été mis dans les axiomes du modèle hormis un principe général subtil d'optimisation qu'il est loisible de considérer comme exprimant la volonté de gagner, si l'on veut recourir à une interprétation anthropomorphique.

Je laisse à meilleur philosophe que moi de développer les conséquences - possiblement contradictoires - que l'on pourrait tirer de la théorie de von Neuman. En bon philomathe, je veux ici ne parler que de sciences et laisser à d'autres lieux tout autre type de discours. Puissent les interrogations fragmentaires et les exemples que j'ai développés aider d'autres chercheurs à trouver des critères pour apprécier l'utilité ou la beauté des modèles mathématiques dans les nouveaux territoires qu'ils commencent à conquérir.


Trois philomathes :
du phlogistique à la photosynthèse

Par Alexis MOYSE, philomathe


Les idées abandonnées d'un auteur ne sont pas forcément plus mauvaises que les autres elles ont pu être seulement moins achevées, ou en avance sur leur temps parce que nécessitant, pour devenir opérantes, des connaissances encore à venir...
G. Lochak, 1988.

En cette époque troublée que furent les quinze ou trente dernières années du xvme siècle, la Révolution ne toucha pas que les trois ordres de la société française et nombre de leurs personnes, la chimie et la physiologie furent également les sujets d'un renouvellement profond.

Ce fut en particulier le début des connaissances relatives à la photosynthèse, initié par J. Priestley, pasteur à Birmingham, théologien, philosophe et savant non conformiste, qui, en 1772, découvrit que les plantes vertes, à la lumière, purifiaient l'air vicié par une combustion et le rendaient apte au maintien d'une chandelle allumée ou d'une souris en vie (voir Rabinowitch, 1945).

Trois philomathes continuèrent son oeuvre dans les années suivantes, en compagnie de quelques autres, avant la naissance même de notre Société. Antoine-François, comte de Fourcroy (1755-1809) d'abord élu treizième membre de la Société Philomathique le 14 septembre 1793, sous le nom abrégé de C. Fourcroy, quarante jours avant l'institution du calendrier républicain créé peu de temps après que la Société (fondée dès 1788) eut remplacé l'Académie royale des Sciences supprimée le 8 août de la même année. Puis deux correspondants étrangers, tous deux de Genève, Jean Sénebier (1742-1809), élu le 13 brumaire de l'an VI (3 novembre 1797) et Nicolas-Théodore de Saussure (1767-1845) élu le 13 prairial de l'an VIII (2 juin 1800) (Société Philomathique, 1804).

Fourcroy et la mort du phlogistique

Fourcroy auparavant avait été nommé associé chimiste à l'Académie royale des Sciences, le 12 mai 1785. II fut élu membre résident dans la section de Chimie de la première classe de l'Institut national, le 18 frimaire an IV (9 décembre 1795). S'il fut professeur de chimie au Jardin du Roi, en 1784, jardin devenu Muséum d'Histoire naturelle le 10 juin 1793 à la suite d'une mémorable intervention de J. Lakanal, à la Convention, Fourcroy avait fait d'abord des études de médecine.

Pendant la période révolutionnaire, il fut membre du Comité d'Instruction publique (10 août 1792), suppléant, puis député à la Convention nationale en automne 1793. Il créa alors la Commission temporaire des Poids et Mesures, pour ne pas interrompre les travaux consacrés à la définition du système métrique, commencés en 1791. Plus tard, membre du Conseil des Anciens, après le 9 thermidor an II (27 juillet 1794), puis conseiller d'Etat sous le Consulat après le 18 brumaire (16 août 1799), il participa très activement à la réorganisation des enseignements scientifiques fondamentaux ou liés à leurs applications. Ecole polytechnique, tentatives d'écoles centrales, d'écoles normales, d'écoles de santé ou de médecine, marquant les étapes réussies ou remplacées par des établissements aux buts similaires, jalonnent ses activités en ce domaine.

Néanmoins pendant toutes ces périodes mouvementées, il consacra l'essentiel de ses activités à ses travaux de recherches en chimie minérale et organique. On a pu dire qu'il posa les premières bases de la biochimie (Kersaint, 1963). Et pendant vingt-cinq ans il enseigna la chimie jusqu'à sa mort au jardin du Roi, puis au Muséum d'Histoire naturelle. Son enseignement avait un tel succès « qu'il fallut élargir deux fois le grand amphithéâtre du jardin des Plantes, parce que cette salle immense ne pouvait contenir la foule de ceux qui venaient entendre M. de Fourcroy » ainsi que l'écrit G. Cuvier (philomathe en 1795) dans l'éloge qu'il en fit le 7 janvier 1811.

Dès 1780, le concept de phlogistique était moribond... Issu d'un système très cohérent élaboré par G. E. Stahl (1660-1734), le phlogistique, principe du feu, libéré lors des combustions, à l'origine de la chaleur qu'elles émettent, restait impossible à isoler, toujours combiné et invisible.

Cependant, en 1772, Guyton de Morveau tentait d'expliquer l'augmentation de masse de plomb ou d'étain calcinés, oxydés et qui devaient alors avoir perdu du phlogistique, en attribuant à ce dernier une masse négative (Bensaude-Vincent, 1989). Néanmoins, entre 1772 et 1782, A.-L. Lavoisier (philomathe en 1793) avait déterminé les grands traits de la composition de l'air. II avait distingué l'air « déphlogistiqué » ou « air vital » (l'oxygène) découvert en 1774 par J. Priestley, de 1' « air fixe» constitué essentiellement de carbone et d'oxygène (notre bioxyde de carbone). Lavoisier avait obtenu ce dernier par combustion et étendu sa genèse à la respiration des animaux. En 1766, H. Cavendish avait découvert l'« air inflammable » et précisé en 1776 qu'il s'agissait d'un élément distinct du gaz des marais (notre méthane), l'hydrogène dont il montra la présence dans l'eau, accompagné de l'oxygène en 1784. Un an après, Lavoisier et J.-B. Meusnier en donnent confirmation et réalisent à la fois l'analyse et la synthèse de l'eau. En 1787, la Méthode de nomenclature chimique, proposée par M. M. de Morveau (qui a abandonné le phlogistique), Lavoisier, Berthollet (enfin rallié aux idées nouvelles et de plus phiomathe, 1793) et Fourcroy, marqua la fin du phlogistique et le début de l'adoption générale du langage et des conceptions de la chimie moderne. Fourcroy, Vauquelin (philomathe dès le 9 novembre 1789) et Séguin (philomathe 1790) réalisèrent à nouveau la synthèse de l'eau qui avait été sujet à controverse, ils montrèrent que la molécule était constituée d'une partie (atome) d'oxygène et de deux parties d'hydrogène. Après 1798, Fourcroy entreprit la rédaction de son grand ouvrage : Système des connaissances chimiques et de leurs applications aux phénomènes de la nature et de l'art, publié en 1801.

Ainsi, l'ouvre scientifique de Fourcroy est immense et s'étend dans tous les domaines de la chimie : générale (contre le phlogistique, sur les affinités chimiques, la nomenclature), minérale (les propriétés de différents métaux, de leurs oxydes, du platine..., la synthèse de l'eau...), organique (découverte de la « matière albumineuse » des plantes, analyse de graines, du quinquina, des gommes, de pigments des fleurs, des calculs biliaires et de la vessie, de l'urine), physiologique (rôle de l'oxygène dans l'économie animale, échanges d'oxygène et d'acide carbonique dont Lavoisier avait montré qu'il était formé de « charbon et d'oxygène » et établi la « doctrine pneumatique » de la respiration).

On peut dire qu'il est le promoteur de la chimie biologique... Au total, il ne nous paraît pas exagéré de penser que Fourcroy est, après Lavoisier, un des plus éminents chimistes de son époque et qu'il prépare avec eux l'ouvre si féconde du XIXe siècle (Kersaint, 1966).


Fourcroy et l'origine de l'oxygène libéré lors de la photosynthèse des végétaux chlorophylliens


Mais ce qui mérite de nous retenir est aussi l'hypothèse émise par Fourcroy sur la décomposition de l'eau par les feuilles vertes, avec émission d'oxygène et rétention de l'hydrogène; hypothèse prémonitoire de la première réaction biochimique de la photosynthèse succédant à l'excitation photophysique consécutive à l'absorption de la lumière.

Reprenant et détaillant ce qu'il avait déjà décrit en 1786, il développe son hypothèse en 1787, dans le chapitre V du tome I de l'ouvrage indiqué dans les références jointes :

De l'eau on apprécie l'action de l'eau sur le fer et sur le zinc, qu'elle calcine en se décomposant, sur les feuilles des plantes exposées au soleil, qui absorbent l'hydrogène de l'eau et en séparent l'oxygène dans l'état d'air vital... Enfin, on ne peut douter que l'eau ne soit sans cesse décomposée et recomposée dans l'atmosphère (p. 68).

La première phrase précise ce qu'il a écrit dans le même ouvrage :

Elle [la lumière] favorise la décomposition de l'eau par les feuilles, comme nous le verrons par la suite, et c'est pas cette décomposition que se forme la matière combustible des plantes (p. 33).

Il faut y ajouter une phrase écrite plus loin :

II [l'acide carbonique] est rapidement décomposé par les feuilles des plantes exposées au soleil (p. 123).

Nous reviendrons sur ce dernier point à propos des travaux et controverses des deux autres philomathes J. Sénebier et N.-T. de Saussure. La dernière phrase exprime l'idée alors originale du cycle biologique de l'eau.

Dans le tome II du même ouvrage, au chapitre XIII : « De la fermentation et de la végétation », il exprime sa perplexité devant les ignorances de l'époque et le sentiment du temps nécessaire à l'amélioration des connaissances d'alors (p. 157) :

On ne sait comment et pourquoi les huiles diffèrent entre elles, comment se forment les extraits, le gluten, les parties colorantes, le mucilage, le principe de l'odeur : on entrevoit que les alcalis se forment dans les végétaux sans savoir encore les attractions et les principes qui les produisent. De même on soupçonne que les acides végétaux (les acides tartrique, citrique, oxalique, malique, gallique, benzoïque, étaient connus, ainsi que l'acide succinique extrait de l'ambre et l'acide acétique) se composent par une union de l'huile avec l'oxygène et que l'eau est décomposée par le tissu intérieur des végétaux, d'une manière opposée à celle qui a lieu à la surface extérieure de leurs feuilles, puisque dans ce dernier cas (il s'agit du cas antérieur), l'hydrogène est absorbé, et l'oxygène dégagé en air vital tandis que, dans la formation des acides végétaux, l'oxygène y est retenu et fixé, ainsi que l'hydrogène. Ce sont là les vrais problèmes à résoudre pour bien connaître la Physique intérieure et particulière des végétaux, mais ces problèmes sont d'une grande difficulté; il n'y a que de nouvelles expériences et de nouveaux progrès dans la Chimie végétale qui puissent en faire espérer la solution, et elle n'est peut-être réservée qu'aux siècles qui succéderont aux nôtres.


«Peut-être », certainement ces dernières phrases sont effectivement prémonitoires et témoignent d'une remarquable intuition.
La contestation, à propos de l'origine aqueuse de l'oxygène émis par les feuilles vertes, ne tarda pas.

II est temps d'introduire notre philomathe correspondant étranger: Nicolas-Théodore de Saussure, expérimentateur remarquable. De Saussure dont le rôle quant à la découverte expérimentale de l'intervention de l'eau et de l'origine du bioxyde de carbone absorbé ne relève plus d'hypothèses, mais de mesures très précises, établit la formule complète de l'assimilation photosynthétique du carbone et de l'hydrogène :

Bioxyde de carbone + eau + lumière ---(plante)---> matière organique+ oxygène

(La matière organique ici citée n'est constituée que de carbone, d'hydrogène et d'oxygène.)

De Saussure publia la majeure partie de ses recherches plus tardivement (1804). On y trouve un très grand nombre de mesures des échanges d'oxygène et de bioxyde de carbone, réalisées à la lumière et à l'obscurité, des besoins d'oxygène pour la germination de nombreuses semences, de son influence sur les fruits, l'oxydation des huiles, des études de la composition du terreau, de l'absorption de l'eau et des sels minéraux du sol par les racines, de la composition minérale des cendres des végétaux. Ses analyses et ses expériences sur la nutrition des plantes témoignent de très grandes qualités d'expérimentateur très soucieux de leur rigueur sur le plan quantitatif. Il y traite longuement du rôle de l'eau, non seulement comme transporteur d'éléments minéraux du sol, mais également comme aliment de l'assimilation du carbone. Il en donne la démonstration sur le plan pondéral.

Mais si conformément à la formule donnée ci-dessus, il écrit :

Puisque les plantes s'approprient l'oxygène et l'hydrogène de l'eau, on peut présumer qu'elles doivent, dans certaines circonstances, exhaler l'oxygène qui a servi d'éléments à ce liquide,

il faut souligner son doute.

On peut présumer, mais présumer n'est pas démontrer. Et il ajoute:

Mais il ne parait pas que, dans aucun cas, elles le décomposent directement, en s'appropriant son hydrogène, et en dégageant immédiatement son autre élément, dans l'état de gaz oxygène (vol. cité p. 228).

Et plus loin :

Elles (les plantes) n'exhalent du gaz oxygène que par la décomposition immédiate du gaz acide carbonique (p. 237).

La phrase citée ci-dessus, transcrite en formulation chimique :

CO2 + H2O + lumière --(plante)--> (HCHO) + 02

ne présume en rien de l'origine de l'oxygène : CO2, ou H20?

Pour indiquer une possible origine aqueuse de l'oxygène, il est nécessaire de l'écrire au moins de la manière suivante


CO2 + 2H2O + lumière ---(plante)---> (HCHO) + O2 + H2O.


Cependant la démonstration directe de cette origine, en présence de CO2, est illusoire. Car les chloroplastes, organites de la photosynthèse, possèdent une enzyme, l'anhydrase carbonique, qui catalyse la réaction d'équilibre suivante :

O=C=O + H2O <----> O =C-(OH)2 (acide carbonique).

Or, le premier composé carboné fixé lors des réactions biochimiques du métabolisme photosynthétique est bien le CO2, à l'état moléculaire, chez la plupart des plantes vivant dans les régions tempérées et chez tous les arbres. L'enzyme qui intervient, la ribulose-1,5-bisphosphate carboxylase, utilise CO2 comme substrat. Pour un certain nombre de végétaux d'origine tropicale. Mais, canne à sucre, ou bien vivant sur des terrains salés dans des pays à climats tempérés, une autre enzyme, la phosphoénolpyruvate carboxylase, catalyse une réaction primaire différente qui utilise l'acide carbonique lui-même comme substrat de fixation du carbone.

Dans les deux cas, les échanges de radicaux oxydryles (-OH) empêchent toute distinction de l'origine aqueuse ou carbonique de l'oxygène émis.

Mais l'on sait depuis plus de vingt ans que l'origine de l'oxygène est due à une réaction qui précède la fixation de CO2, ou de C03H2 (ou l'ion CO3H-). Cette réaction est liée aux transferts d'électrons (et de protons) en relation directe avec les actes photochimiques dépendant de l'absorption des photons par les complexes protéines-chlorophylle situés dans les membranes internes des chloroplastes.

La démonstration en a été donnée par Arnon et al. en 1957 et précisée l'année suivante par San Pietro et Lang (1958). Il s'agit de la réduction du nicotinamide adénine-dinucléotide-phosphate (NADP) par des préparations de membranes chloroplastiques isolées de feuilles d'épinard, avec émission d'oxygène. La réaction peut être schématisée ainsi :

NADP + H20 + lumière ----> NADPH + 1proton +1 électron + 1/2 02

Le NADPH + proton, forme réduite du NADP, intervient ultérieurement dans la réduction biochimique du C02.

Une émission d'oxygène à partir de l'eau, par des préparations de membranes isolées de chloroplastes de diverses plantes, avait été donnée antérieurement par Hill (1939), mais à propos de la réduction de sels ferriques qui n'interviennent pas dans les réactions de la photosynthèse. Cependant le nom de « réactions de Hill » fut donné à ces émissions d'oxygène obtenues avec des membranes de chloroplastes à la lumière, en présence de composés très variés qui sont réduits en même temps. De même, en 1952, Mehler et Brown, utilisant des préparations de chloroplastes d'épinard en suspension dans l'eau et en présence d'une atmosphère enrichie en isotope « lourd » stable de l'oxygène 340, (l'oxygène commun a une masse moléculaire de 32) avaient montré que la réduction de l'oxygène en eau oxygénée s'accompagne d'un enrichissement de cette atmosphère en 320 ne pouvant provenir que de l'eau.

Néanmoins, les travaux précités ont démontré la validité de l'hypothèse émise par Fourcroy en 1787, bien qu'elle fût encore contestée par O. Warburg (prix Nobel de Médecine, 1931), en 1962.


Sénebier, de Saussure et l'origine du bioxyde de carbone réduit dans la photosynthèse


L'on doit à J. Sénebier la découverte de la décomposition du bioxyde de carbone par les feuilles, à la lumière. Il écrivit en 1782 :

Il parait clairement que l'air, formé par les feuilles exposées sous l'eau au soleil, est l'effet d'une combinaison particulière de l'air fixe, opérée dans la feuille par le moyen du soleil.

II précisait ainsi les observations du savant hollandais J. Ingen-Housz, qui avait décrit, en 1779, la déphlogistication de l'air par les plantes à la lumière, avec formation concomitante d' «air vital» (oxygène), et réciproquement la pollution de l'air réalisée par les plantes vertes à l'obscurité.

Mais ce dernier point fut contesté par Sénebier, polémiste virulent. De plus, pour lui, et contrairement à Ingen-Housz, les feuilles devaient recevoir leur bioxyde de carbone, non pas directement de l'air atmosphérique, mais par l'intermédiaire de l'eau absorbée par les racines. De Saussure trancha en faveur de l'hypothèse d'Ingen-Housz, par de nombreuses expériences effectuées avec le plus souvent de l'air enrichi en CO2.. A cette époque, la teneur de l'atmosphère en bioxyde de carbone était très mal connue, ou surestimée, même lors d'analyses effectuées sur l'atmosphère de lieux habités dos. Fourcroy l'estima à 0,5 % en volume dans l'air, alors qu'elle devait être, hors des lieux habités, de l'ordre de 0,028 %, avant l'avènement de l'ère industrielle.

Par ses nombreuses analyses des échanges de bioxyde de carbone et d'oxygène par les plantes vertes, de Saussure établit indubitablement l'origine essentiellement aérienne de leur nutrition carbonée. Il tenta même de déterminer le quotient photosynthétique, rapport du volume d'oxygène dégagé au volume de bioxyde de carbone absorbé, mais ses mesures n'étaient pas assez fines pour s'approcher de la valeur réelle. Il fallut attendre 1861 pour que Boussingault (encore un philomathe) en donne la valeur moyenne très proche de l'unité.

Un autre mérite de de Saussure, qui a expérimenté avec un grand nombre de plantes appartenant à des espèces très diverses, Pois, Pervenche, Salicaire, Menthe aquatique, Cactus, a été de démontrer que les raquettes de cette dernière plante absorbent le bioxyde de carbone à l'obscurité et d'autant plus activement que la température est basse, tout en restant compatible avec un métabolisme actif.

Ce fut la première observation de ce que nous appelons aujourd'hui le Métabolisme acide crassulacéen, caractéristique des plantes grasses. Leur absorption nocturne de CO2, aboutit à une accumulation d'acide malique. Le jour suivant, à la lumière, cet acide est décarboxylé (décomposition avec libération de CO2) et ses fragments entrent ensuite dans le cycle de l'assimilation du carbone avec formation de glucides. Ainsi de Saussure fut-il à l'origine de la distinction de la diversité des types métaboliques des végétaux, à propos de la photosynthèse.


Conclusion


L'hypothèse de Fourcroy, à propos de l'origine aqueuse de l'oxygène libéré lors de la photosynthèse, illustre bien le propos de G. Lochak cité en exergue, puisque entre son émission et sa démonstration, près de deux siècles s'écoulèrent. A propos du bioxyde de carbone, la durée entre la découverte de sa fixation par les végétaux chlorophylliens, à la lumière et la connaissance du mécanisme de son assimilation, avec synthèse de glucides, après maintes hypothèses sans fondements expérimentaux sérieux, fut du même ordre de temps. Le cycle photoréductif du carbone qui l'exprime, ou cycle de Calvin-Benson, ne fut décrit complètement par Calvin qu'en 1955. Son établissement fut dû aux possibilités offertes, après la seconde guerre mondiale, par les découvertes de la physique nucléaire, avec la formation et l'isolement du 14C, radiocarbone de longue vie, isotope du 12C stable et principal carbone du CO2, et des calcaires. Le 14CO2 permet de suivre la succession des composés intermédiaires qui aboutissent à la synthèse de glucides. Il faut y ajouter les remarquables outils de l'analyse chromatographique et de l'enzymologie. Les longs efforts de la recherche, en ce domaine, comme dans bien d'autres, avec les multiples hypothèses et controverses qui s'affrontèrent pendant deux siècles environ illustrent, à mon avis, la thèse de K. Popper (1959) que l'on peut résumer brièvement ainsi :

Tout ce qui est scientifique est réfutable et doit être soumis à vérification.

Hors du réfutable, les dogmes n'ont pas de place dans le domaine des sciences, ils ne peuvent relever que du sentiment. Heureusement ÉTUDE ET AMITIÉ, la Société Philomathique, ne nous permet-elle pas d'unir « sciences et sentiment »?

Références bibliographiques :

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Boussingault T. B., 1861 - Sur la nature des gaz produits pendant la décomposition de l'acide carbonique par les feuilles exposées à la lumière, CR Acad. Sc. 53, 862-884.

Calvin M., 1956- The photosynthetic carbon cycle, Conf. et Rapp., 111e Congrès international de Biochimie, Bruxelles, 1-6 août 1955, Cl. Liébecq éd., Imp. H. Vaillant, Liège, Carmanne SA, 211-225.

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Morveau L. B. (Guyton de), Lavoisier A. L., Berthollet C. L., et de Fourcroy, 1787 - Méthode de nomenclature chimique, 1 vol., M. Cuchet Libraire, rue et hôtel Serpente, Paris.

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Warburg O. H., 1962 - The photolyte of photosynthesis, La photosynthèse, Colloque international du CNRS n° 119, Paris, CNRS,1963, 221-228.


Antoine-Laurent LAVOISIER et la Société Philomathique de Paris

Par Ernest KAHANE, philomathe

Pourquoi Lavoisier?

Bien sûr, Lavoisier était déjà considéré il y a deux cents ans comme le savant le plus représentatif qu'ait connu notre pays. Bien sûr, ce jugement a été amplement confirmé depuis lors, et il l'est resté alors même que se multipliaient les succès scientifiques remportés par des Français comme, chronologiquement parlant, dans la période de la Restauration.

Sans doute ces succès n'appartenaient-ils pas tous au domaine de la chimie, mais les chimistes y avaient bonne part, en attendant l'explosion de découvertes évoquées par le nom, illustre entre les illustres, du chimiste Pasteur. N'ai-je pas cru pouvoir honorer singulièrement mon héros de prédilection, Boussingault, en intitulant Boussingault entre Lavoisier et Pasteur le livre que je lui ai récemment consacré ? Le souvenir de ces grands chimistes philomathes se porte bien, malgré l'intervalle des générations écoulées depuis leur entrée dans notre confrérie, 1793 pour Lavoisier, 1836 pour Boussingault, 1860 pour Pasteur.

Lavoisier a été choisi de bonne heure par le Conseil de notre Société comme illustrant de la façon la plus éminente notre devise ÉTUDE ET AMITIÉ. C'est une médaille à son effigie qui est offerte à tous nos membres les plus respectés et à nos conférenciers les plus prestigieux, lorsqu'il s'agit de leur faire honneur. C'est évidemment en hommage au retentissement universel de l'oeuvre de Lavoisier, que nous les invitons ainsi à y participer, et c'est bien ainsi qu'ils l'accueillent.

Il est clair que pour les animateurs de la Société Philomathique tous les aspects solidaires de la personnalité de Lavoisier concourent à justifier une mesure aussi remarquable. A coup sûr, les bénéficiaires ne s'y sont pas trompés, ils ont reçu cette distinction avec autant de simplicité qu'elle leur était offerte. Pour les uns comme pour les autres, c'était une façon d'unir dans un même geste la vertu de l'étude et celle de l'amitié.

Les grands savants ne manquent pas dans l'effectif des adhérents de notre Société Philomathique. Comment choisir parmi eux? Je signale à ce sujet un détail, peut-être minuscule et sans grande signification, qui m'a frappé à la lecture du fascicule 1939 publié à l'occasion du cent cinquantième anniversaire de notre Société. Il porte en tête de sa couverture une photo de la médaille Lavoisier, et en page 15, à la suite de la liste des philomathes les plus éminents, un fac-similé de la médaille consacrée à Pasteur. On trouve aussi dans ce même numéro, page 30, la reproduction avers et revers de la très curieuse médaille de membre. Elle porte d'une part notre devise et d'autre part, une belle couronne, avec les noms de ceux qui ont le plus honoré la Société Philomathique Lavoisier, Lamarck, Monge, Laplace, Ampère, Fresnel, Cuvier, Claude Bernard, Berthelot, Pasteur. Peut-on rêver une plus belle illustration de la noble formule - De Lavoisier à Pasteur - ?

En dépit de la variété de ses charges, Lavoisier a continué inlassablement à faire face et à satisfaire pleinement à toutes ses obligations. Leur complexité ne semblait pas lui peser, et il en acceptait de nouvelles chaque fois que se présentait l'occasion de se dépenser utilement, comme en 1775 où il devint régisseur des poudres et salpêtrés, avec jouissance d'un vaste hôtel à l'Arsenal. Sa charge de fermier général lui prenait la majeure partie de son temps de travail, mais n'avait à ses yeux que la valeur d'un moyen : c'est grâce à la fortune véritable qu'elle lui procurait qu'il pouvait se permettre de dépenser largement, sans lésiner, pour l'entretien de son laboratoire.

On ne saurait surestimer, tellement elle a joué en faveur de l'oeuvre de Lavoisier, l'importance d'une technique raffinée pour le conduire au succès. Voici ce qu'en dit Etienne Wolff : « Combien de travaux échouent, parce que l'expérience ne répond pas, parce que la technique est défectueuse, parce que l'appareillage n'est pas adéquat... L'adaptation exacte de la technique à l'idée expérimentale, telle est la condition décisive de la réussite... On peut dire que l'hypothèse de travail fructueuse consiste non seulement à poser le problème, mais encore et surtout à concevoir les moyens propres à le résoudre. »

La fonction de fermier général de Lavoisier comportait des attributions de haute importance non seulement financière, mais aussi économique, souvent même relatives à la conduite politique des affaires. Je citerai à ce sujet la répression de toutes sortes d'abus dont il a été chargé. Pour lutter contre la fraude à l'octroi, il s'était résigné, de guerre lasse, à la fermeture et au contrôle de la ceinture parisienne. Elle était violemment impopulaire, et avait provoqué une campagne contre Lavoisier, utilisant la formule du mur murant Paris qui rend Paris murmurant.

Ses initiatives étaient en général plus heureuses, comme celles qui l'ont conduit à se transformer en gentleman farmer. C'est en cette qualité qu'il a été élu aux états généraux comme délégué du tiers état. Il avait fait un modèle de son exploitation de Fréchines, dans le Vendômois, dont la culture était telle qu'on a pu voir en lui un précurseur direct de Boussingault, père de l'agronomie mondiale. Il était influencé par les physiocrates et se préoccupait de la vie des paysans. Il avait ouvert pour eux une école dont il supportait toutes les charges matérielles, traitement de l'instituteur compris.

Je ne crois pas qu'il soit exagéré ici, en milieu philomathique, d'insister un peu sur ce qui fait la principale originalité de notre personnage, la variété de ses aptitudes, et en corollaire, la capacité à passer d'un secteur à l'autre, sans délai et de façon intégrale. C'est d'un prodigieux Maître Jacques. Peut-être cette faculté est-elle ce qui l'a rendu le plus précieux dans chacun de ses incessants avatars. Elle a tout de suite attiré l'attention de ses collègues quand il a été élu à l'Académie des Sciences, et ils se sont tout de suite déchargés sur lui de la fonction de consultation tous azimuts qui était, peut-être plus encore qu'aujourd'hui, dans les attributions de cet aréopage.

La correspondance de Lavoisier en fait foi, et c'est peut-être la raison pour laquelle, depuis près d'un siècle et demi, elle est toujours en voie de publication. J'ai eu tout récemment l'occasion de la consulter de nouveau, et je crois pouvoir me permettre de prendre pour exemple l'anecdote suivante. L'Académie avait chargé une fois de plus Lavoisier, avec son collègue M. de Montigny, de faire rapport, après l'avoir instruite, sur l'invention d'un sieur Rabiqueau. Elle était destinée à améliorer le rendement des cheminées lorsqu'on y faisait du feu.

A part le style du personnage, elle n'avait rien de grotesque, car en substance, elle consistait à améliorer la réverbération du foyer, à l'aide de trois miroirs concaves convenablement juxtaposés. Les rapporteurs prirent leur temps, expérimentèrent, et fournirent un rapport de trois grandes pages, dont voici la conclusion, qui laisse à la proposition toute son actualité :

- Nous pensons, d'après toutes ces réflexions, que les réverbères adaptés par M. Rabiqueau au feu des cheminées auraient quelques avantages entre les mains d'un curieux qui mettrait son plaisir à les entretenir toujours très propres, qui s'occuperait lui-même avec une attention particulière de l'arrangement du bois, qui s'assujettirait à garantir ses yeux de la vivacité de la lumière par le moyen d'un garde-vue, etc. Mais nous ne croyons pas que leur usage sera généralement adopté par le public, et nous ne pensons pas en conséquence, que l'Académie puisse leur donner son approbation. -

Il va de soi que ce n'est pas par des amusettes de ce genre que Lavoisier s'est imposé aux yeux du monde savant. C'était le prix dont il lui fallait payer sa popularité et son prestige scientifique. Son devoir lui imposait de sacrifier à la notoriété, il lui cédait de bonne grâce, mais il savait fort bien que c'était du temps perdu. Il faisait la différence entre les travaux superficiels qui auraient pu fort bien être exécutés par le premier venu nanti d'un peu de métier, et les oeuvres dignes d'être à la charge des meilleures têtes de la gent scientifique. Il ne s'agissait pas nécessairement des entreprises d'une originalité puissante dont chacune portait le germe d'une révolution de la connaissance, mais Lavoisier s'attachait très volontiers à des sujets rebattus, lorsque sa curiosité était piquée.

Il faut dire que la curiosité de Lavoisier était universelle, et qu'elle s'éveillait à bon escient. Elle débordait du cadre de la chimie et même de la science expérimentale tout entière. On n'en finit pas d'en fournir des exemples frappants. Je n'en citerai pas de très nombreux pour m'arrêter aux plus caractéristiques, qui montreront à quel point sa pluridisciplinarité congénitale correspondait à l'esprit de la Société Philomathique.

En 1777, Lavoisier apporte à l'Académie des Sciences les fruits recueillis dans la nouvelle orientation de ses recherches. A peine avait-il terminé la mise au point du groupe de démonstrations qui faisaient de lui le fondateur de la chimie moderne, qu'il s'était tourné vers la théorie de la respiration, jetant les bases de ce qui devait faire de la physiologie et de la biochimie des sciences à part entière. Il a eu le mérite immense d'assimiler la chaleur animale à celle des combustions vives, leur origine commune étant la fixation de l'oxygène sur une substance oxydable. Il alla jusqu'à associer à ces recherches en 1780-1783 le grand mathématicien Laplace, montrant la fertilité à laquelle peut prétendre le travail associé de deux grands esprits, ils avaient, ensemble, élevé les rudiments de calorimétrie dont on disposait jusque-là à la dimension d'une science véritable. La voie physiologique est celle dans laquelle Lavoisier aurait poursuivi ses travaux s'il avait vécu. C'est peut-être là que son génie éclate avec le plus de pénétration. Qui sait où il l'aurait conduit !

Ce travail, signé Lavoisier et Séguin, a été présenté à l'Académie des Sciences dans sa séance du 14 avril 1790 (Mém. Ac. Sc., 1790, p. 77). Ce n'était pas encore tout à fait le chant du cygne de son œuvre expérimentale. Il y a encore eu une note de Lavoisier et Hauy , «Rapport sur les moyens employés pour mesurer le poids d'un pied cube d'eau », lue le 4 janvier 1793, qui serait restée à l'état de manuscrit autographe jusqu'à l'édition des Oeuvres complètes, t. VI, p. 683-685, s'il n'y avait eu l'intervention de la Société Philomathique. Les deux mémoires dont il est question dans ce paragraphe ont fait l'objet de présentations en séance à notre Société, suivies d'insertions dans le Bulletin de la Société Philomathique de Paris, t. I, p. 14 pour le premier et t. I,p. 39 à 41 pour le second. Ainsi s'éteignit l'activité proprement issue de l'expérience du grand homme qui était encore loin d'avoir donné toute sa mesure.

Mais je tiens à parler brièvement d'une autre forme d'activité à laquelle Lavoisier s'est livré et qui a laissé une trace profonde. Cela se passait en juin 1792, à la veille de l'abolition de la royauté. Le roi lui offre le ministère des Finances, qu'il refuse. Il vient de publier son important ouvrage De la richesse territoriale du royaume de France. II souhaite se consacrer à l'Instruction publique - qui est distincte, cela va de soi, de la Recherche scientifique qui n'avait aucun titre à une existence administrative -, plutôt qu'aux Finances publiques.

Il a d'ailleurs déjà commencé, en orientant ses recherches vers les problèmes de salubrité et sur le lien qu'il y a entre Nutrition et Force de travail. Il a utilement participé au Bureau de consultation des Arts et Métiers. Il se montre indispensable dans chacune des fonctions qu'il assume, successivement ou simultanément. Il n'est pas encore philomathe, mais il se comporte comme s'il l'était, notamment par son aptitude à la pluridisciplinarité. Il l'avait illustrée, répétons-le, en entraînant dans son sillage un homme dont la stature est comparable à la sienne, le grand mathématicien Laplace. C'est avec son aide que Lavoisier a jeté les bases de la biochimie et de la physiologie modernes.

J'illustrerai surtout le rôle joué par Lavoisier, au moyen du travail exécuté pour le Bureau de consultation des Arts et Métiers par une commission dont il était le directeur, et dont il a rédigé les conclusions sous le titre Réflexions sur l'Instruction publique, lues à la tribune de la Convention nationale en août 1793, et qui sont suivies d'un projet de décret. Cette dernière oeuvre ne peut pas être comparée à la magnifique Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain de Condorcet. Elle est loin d'en avoir l'amplitude de vues et la superbe éloquence. Mais elle vise à l'efficacité, elle est tout imprégnée de l'esprit des Lumières, on y trouve des idées surprenantes de nouveauté, comme celle d'une recherche scientifique à la fois organisée et libre.

Le texte dont il s'agit ne tient que 42 pages dans les Œuvres complètes de Lavoisier (t. IV, p. 516-558). Mais comme il n'y a guère de longueurs, cela suffit pour entrer dans les détails les plus minutieux d'organisation des divers enseignements, qu'ils soient de garçons ou de filles, de petits ou d'adolescents. Dans le tableau des matières à enseigner, les rédacteurs se sont moins attachés à suivre une division méthodique des sciences et des arts qu'à rapprocher les différentes parties de l'enseignement capables d'être réunies. Quatre degrés sont prévus, primaire, école des arts, instituts et lycées. II est significatif que le premier paragraphe du projet de décret proposé à la Convention stipule les trois divisions suivantes de l'instruction l'éducation nationale, l'accroissement des arts et des sciences, et le jury des arts.

Il ne me semble pas qu'on ait prêté une attention suffisante à l'importance de l'élément de nouveauté apporté par cette division. Mettre sur le même plan que les autres aspects de l'instruction celui qui a trait au recul des limites des connaissances en tout genre n'est-il pas de caractère révolutionnaire? Et j'en dirai autant des quatre sections qui y sont prévues : les sciences mathématiques et physiques; l'application des sciences aux arts; les sciences morales et politiques; la littérature et les arts d'agrément. Je propose à la Société Philomathique de retenir la liste de ceux qui ont participé avec Lavoisier à la rédaction d'un texte qui mérite d'être tenu pour mémorable : Fourcroy, Desaudray, Hassenfratz et Borda. Il est juste que notre Société prenne l'initiative de rendre justice à ces novateurs.

II serait même bon que par la même occasion soit quelque part rappelé que ce rapport marque une étape préalable essentielle dans la marche vers une professionnalisation de la recherche. On sait à quel point le réputé historien des sciences anglais Maurice Crosland a insisté sur ce caractère, en particulier dans ses études sur GayLussac .


Pourquoi la Société Philomathique?


La réponse à la première question que nous avions posée, Pourquoi Lavoisier?, allait de soi et aurait pu être donnée en deux mots parce que Lavoisier est un des très grands parmi les savants.

Dans son existence active tragiquement fauchée dès la cinquantième année, le savant avait coexisté, sans qu'il fût débordé par eux, avec le physiocrate, l'économiste, l'agriculteur, l'homme des Lumières, le pédagogue, offrant dix autres aspects d'une personnalité riche et attachante. Le chimiste a été doublé, sans en être étouffé, d'un géologue, d'un physicien, d'un physiologiste, d'un adversaire résolu des supercheries et des mystifications qui ne s'appelaient pas encore des fausses sciences.

Je n'ai fait dans cette première partie qu'effleurer le sujet, en développant un peu et illustrant par des exemples, quelques caractères parmi ceux qui sont le moins familiers au public, même éclaire. Tout en opérant de façon schématique, je n'ai pu éviter d'aborder par-ci par-là la deuxième question à laquelle je me proposais de répondre, comment Lavoisier a-t-il été choisi comme parangon des philomathes?

Nous y sommes. Il serait facile d'expédier la réponse en usant d'une pirouette, empruntée il est vrai à un autre de nos saints patrons, rien moins que Montaigne, parce qu'il était lui, parce que nous sommes nous. Mais cet important aspect de l'activité de notre Société a été envisagé à diverses reprises plus haut; et je n'y reviendrai pas. Il s'agit maintenant d'examiner de façon systématique comment les choses se sont passées, sous l'angle des initiatives de la Société. Nous prendrons les choses dès l'époque de sa naissance, fin 1788, en insistant sur le rôle qu'y jouaient les chimistes et la Chimie.

On a du mal à apprécier de nos jours ce qu'il en coûtait il y a deux siècles, en invention et en énergie pour lever les entraves par lesquelles l'administration du régime moribond prétendait s'opposer aux initiatives qui nous paraissent aujourd'hui les plus banales. On accusait de criminelle arrogance celui qui prétendait créer un organisme à but non lucratif, assurer une publication périodique, mener à bien la rencontre régulière de gens cultivant en commun un objectif désintéressé. C'étaient là des entreprises suspectes devant lesquelles les instruments du pouvoir royal déployaient toute leur malveillance.

Les simples phrases suivantes étaient suspectes en 1788 : la Société Philomathique, en cours de création, se destine à revendiquer le rôle modeste d'un organe de publicité sans aucun objectif de profit personnel; elle est mue par un sentiment d'émulation amicale, conforme à l'exaltante devise adoptée dès l'origine par ses premiers adeptes ÉTUDE ET AMITIÉ. Cela exigeait de la part des quelques jeunes hommes qui s'y consacraient une abnégation, une persévérance et un esprit d'entreprise qu'on a peine à mesurer.

Les six conjurés présumés, le médecin Audirac, le chimiste Brongniard, le mathématicien Broval, le médecin Petit, le naturaliste Riche et le physicien Silvestre formaient l'équipe des membres fondateurs. Leur projet était de cultiver et de propager leur goût pour les sciences mathématiques, physiques et naturelles. Le moyen était la création d'une nouvelle Société dont l'effectif serait limité à quelques dizaines de membres, à laquelle ils donnaient déjà le nom de Société Philomathique. Les réunions devaient être soit publiques, soit privées, à l'image de ce qui se pratiquait dans les Académies, qui avaient été créées pour la plupart au XVIIe et au XVIIIe siècle.

Ces jeunes hommes étaient des débutants. A l'expérience, ils ne révélèrent pas une aptitude prononcée à faire carrière scientifique brillante, si l'on excepte celle du plus jeune d'entre eux qui allait sur ses dix-huit ans, le « chimiste » Alexandre Brongniart (1770-1847). Il s'est distingué dans des branches qui débordent largement l'étiquette de chimiste qui lui avait été en quelque sorte imposée, parce que la chimie avait le vent en poupe, et il était le seul de l'équipe que l'on pouvait à la rigueur qualifier de chimiste. II était le seul en tout cas à en posséder certains éléments, suffisants peut-être pour faire illusion à ses collègues, mais nullement aux gens du métier. Ces derniers, il les connaissait un peu, en sa qualité de fils d'Alexandre-Théodore, architecte de renom (1739-1813) membre de l'Académie d'Architecture, très introduit dans la haute bourgeoisie intellectuelle. Il était bien placé pour faire la courte échelle à son fils, si besoin était, pour lui faciliter les démarches commandées par le service de la Société Philomathique, à venir.

Il semble bien que le jeune Alexandre Brongniard ait assez largement utilisé les commodités que lui fournissaient les relations de son père, comme d'ailleurs les siennes propres, qui étaient fort loin de se confiner à la seule chimie. Il était bien davantage minéralogiste, géologue, et devint de bonne heure directeur de l'illustre manufacture de Sèvres, où il fit renaître l'art presque oublié de la peinture sur verre. Membre de l'Académie des Sciences en 1815, il s'était fait connaître par ses travaux originaux de naturaliste spécialiste des fossiles, en même temps qu'il confirmait sa maîtrise de la céramique. II offrait un tableau remarquable de l'exploitation d'aptitudes variées mises à profit avec originalité, dans un temps où l'étroite spécialisation ne faisait pas encore prime.

Alexandre Brongniard n'en devait pas moins publier dans sa vingtième année un travail sur les divers moyens d'améliorer l'art de l'émailleur, qui avait attiré l'attention sur la singularité du personnage, sans accroître particulièrement le crédit qui pouvait être fait à sa qualification comme chimiste. A plus forte raison en était-il ainsi avec son orientation de plus en plus accentuée vers la zoologie, fortement influencée par les travaux faits en commun avec Cuvier. Le moins que l'on puisse dire est que le jeune philomathe Brongniard retardait autant qu'il pouvait le moment où le public scientifique serait fixé sur la nature du domaine qu'il se préparait à défricher pour en faire sa priorité de carrière. Autant la chimie qu'un autre, paraissait-il se dire, ou laisser dire à autrui, et il continuait à se faire cataloguer comme chimiste parmi les fondateurs de l'imminente Société Philomathique.

On ne paraissait pas barrer en haut lieu les projets de cette Société naissante avec autant de virulence que s'il s'était agi d'autres entreprises chimiques, comme celle dont parle Marcelin Berthelot dans sa conférence de 1888 pour le centième anniversaire de la Société. Il y raconte que l'urgence des besoins était plus criante encore en chimie que dans les domaines scientifiques voisins. Les découvertes y allaient bon train, et des hommes de bonne volonté, animés par Adet en 1787, demandaient l'octroi d'un privilège d'impression et de vente pour un périodique consacré aux progrès de la chimie, les Annales françaises de Chimie. Lavoisier, agissant au nom de l'Académie, appuyait cette initiative, mais elle était combattue par le garde des Sceaux, un certain Miromesnil, qui jugeait suffisant de faire paraître une simple traduction française du périodique allemand correspondant. On le voit, ce Miromesnil opérait en précurseur. Il triompha, même après de nouvelles démarches de Lavoisier, toujours au nom de l'Académie. Ces Annales ne purent paraître qu'en avril 1789, à un moment où les barrières séniles cédaient de toute part. « Il fallait la chute imminente de l'Ancien Régime pour que la Science obtînt l'entière liberté de publier ses oeuvres », dit Berthelot pour conclure ce triste épisode.

A la recherche de chimistes représentatifs

Le domaine chimique était en voie de développement rapide, comme le montraient les carrières rapides et fructueuses des aînés de nos fondateurs, les Lavoisier et les Chaptal. L'un et l'autre appartenaient à la génération précédant celle du jeune Brongniart, ils n'avaient pas été touchés par la propagande des fondateurs, en vue de la fondation. L'adhésion à la Philomathique devait se faire attendre jusqu'en 1793 pour le premier, en 1798 pour le second.

On avait grand besoin de chimistes qualifiés, tant pour expliquer au public les découvertes qui allaient se multipliant, que pour parer aux besoins d'industries en création ou en croissance. On ne se bousculait pas pour adhérer à la Philomathique, les fondateurs s'y employaient de leur mieux, spéculant davantage sur la qualité que sur la quantité. Ils avaient raison, et l'on ne doit pas s'étonner si, dans les trois nouveaux adhérents qu'ils cooptèrent en 1789, le 9 novembre, figurait déjà un vrai chimiste, âgé seulement de vingt-six ans, mais amplement confirmé, Nicolas-Louis Vauquelin (1763-1829). Cette adhésion semble bien avoir été provoquée par Brongniart, à qui la solitude de sa spécialité ne pouvait que peser. Nous le félicitons rétroactivement de son choix.

Sorti du rang comme devaient l'être un peu plus tard Faraday, né en 1791 en Angleterre, et Boussingault, né à Paris en 1802, il s'était comme eux illustré de bonne heure, et comme eux il avait sillonné allégrement les avenues les plus diverses des sciences auxquelles il était attaché. Il ne devait cependant atteindre la grande notoriété qu'en 1797 par sa découverte d'un nouvel élément, le chrome, qu'il nomma ainsi pour évoquer l'éclat des couleurs jaune et rouge de nombre des composés de ce métal. En attendant, il était l'élève de Fourcroy, qui lui témoigne une juste considération et viendra le rejoindre parmi les phiomathes en 1793.

L'effectif s'accroît rapidement, bien que les « fondateurs » veillent avec soin sur la qualité des postulants. Pour le recrutement de chimistes, le prestige croissant de Vauquelin opère, tout en visant haut. L'année 1793 est une année faste... si on peut dire ainsi. Les Académies se sentent à juste titre menacées et les plus lucides considèrent la Société Phiomathique comme un bon substitut de fonctionnement, car il ne viendrait à l'idée de personne qu'il y ait eu la moindre compromission entre elle et le pouvoir royal. L'Académie des Sciences est effectivement supprimée en août 1793. La Société Philomathique hérite à l'occasion de certaines de ses attributions les plus précieuses. Un exemple significatif est la vérification de la découverte par Cavendish de la formation d'acide nitreux par action de l'étincelle électrique sur un mélange gazeux d'oxygène et d'azote. Cette vérification est confiée à une commission de trois expérimentateurs, Vauquelin, Silvestre et Riche, tous trois philomathes assidus et responsables. Les adhésions significatives affluent, telles pour les chimistes, celles de Berthollet, Lavoisier, dont l'élection est prononcée le 14 septembre 1793, une semaine avant celle de Lamarck et Fourcroy, deux semaines avant Monge et Prony, six semaines avant Laplace, puis Chaptal, Thénard, Gay-Lussac, Chevreul, jean d'Arcet et Pelletier .

Extension de la Société Philomathique

Les attributions de la Société Philomathique s'étendaient en effet rapidement comme une conséquence de la déchéance imposée aux Universités et aux Académies. Les enseignements qui étaient dans leurs attributions se trouvant supprimés ou en passe de l'être, il appartenait à l'initiative privée de se substituer à eux, sous peine de voir péricliter la transmission même du savoir.

C'est ainsi que la Société Philomathique a ouvert des cours publics «destinés aux éléments des sciences mathématiques, physiques, astronomiques» dans le courant de 1791, et annonçait pour bientôt, au début de 1792, l'ouverture des cours de chimie et de zoologie. On conçoit quel prestige accru il en résultait pour notre Société, avec la nécessité de pallier la défaillance des autorités jusque-là détentrices du savoir et de sa propagation. Les Facultés de Médecine et de Droit avaient été déclarées en déchéance par la loi du 2 mars 1791, les autres établissements d'instruction publique français avaient subi l'aliénation de leurs biens par la loi du 8 mars 1793, agissant rétroactivement à dater du premier janvier précédent. Un décret du 8 août 1793 supprimait « toutes les Académies et Sociétés littéraires, patentées ou dotées par la nation ». Enfin, la « suppression légale des Universités, Facultés et Collèges comme voués à l'aristocratie et à la barbarie » était décrétée par la Convention le 15 septembre 1793, après le vote de la levée en masse et la loi des suspects.

Une Commission spéciale fut désignée par le Comité de Salut public. Elle écouta les rapports de Fourcroy fulminant contre les « gothiques Universités » et les « aristocratiques Académies », et de Bouquier dénonçant l'esprit de caste et l'inutilité d'une oligarchie de savants spéculatifs (lecture du 24 germinal an II, en avril 1794, sept jours après la mort de Condorcet, et guère plus de celle de Lavoisier).

Les Académies ne reparurent officiellement que deux années après leur dissolution, sous le titre et avec la structure d'Instituts, consacrés par la loi du 8 brumaire an IV. Le travail des savants engagés dans les tâches d'enseignement ne fut pas suspendu pour autant, et l'initiative de sociétés privées, au premier rang desquelles figure la Société Philomathique, continua un temps à tenir la place de l'Académie des Sciences. Dans le rapport déjà cité, Marcelin Berthelot rend justice à notre Société : « La Société Philomathique, restée presque la seule des sociétés savantes à vivre à ce moment critique de la Révolution, remplit à cet égard un rôle fondamental et tint la place de l'Académie des Sciences » (Bull. Soc. Philomath., 1928, p. 19). On ne peut pas surestimer le bénéfice moral que notre Société toute nouvellement née retira de l'opération à laquelle, sans le vouloir, elle avait participé. Sa fraction chimique en particulier en tira grand avantage, avec l'atout de première grandeur que lui valait l'entrée de Vauquelin dans le circuit. Aucune ambition ne lui paraissait désormais excessive, et il faut louer le bureau des philomathes d'avoir visé au plus haut en s'attachant le 14 septembre 1793 rien moins que Berthollet et surtout Lavoisier, par un choix dont la postérité n'a manqué à aucun moment de ratifier l'opportunité. Une telle explosion faisait passer le 23 mars 1795 l'effectif des six fondateurs, plus obscurs les uns que les autres, à plus de cinquante-six membres notoires, en pleine activité.

« Honorons-nous, avait dit le fondateur Riche en rapportant pour la première fois en mai 1790 sur les travaux de la Société Philomathique, honorons-nous de ne nous rassembler que pour nous instruire réciproquement. » La modestie était cultivée sans effort par ces jeunes gens, et ils s'étaient installés dans des habitudes d'efforts limités. Comme on l'a vu, des circonstances grandioses faisaient que la suite était différente de ce à quoi ils s'étaient préparés. Us furent à la hauteur des nécessités et s'adaptèrent aux initiatives qu'il leur fallut prendre. La discontinuité fut subie avec honneur par ces hommes de bonne volonté, qui avaient eu à composer avec de vastes espoirs. Au terme de ce coup de feu, entrant dans la sixième année de son existence, leur Société, accoutumée aux efforts fructueux, avait la partie belle, si elle réussissait à continuer à faire face.

Beaucoup d'espoirs, en effet, lui étaient permis. A ce qu'elle voyait, l'élan subi était destiné à avoir des conséquences durables. La tribune offerte par la jeune Société répondait à des besoins manifestes. Il ne faut pas oublier que la Société d'Arcueil était de création bien plus tardive que la Phiomathique, et que son existence brillante fut très brève (1806-1815). Elle était glorieusement élitiste par nature, n'accueillant que les réputations consacrées. La Société Philomathique, par contre, n'hésitait pas à accueillir jusqu'à des débutants. Ce n'était pas par démagogie ou par nécessité, mais par une vocation qu'il faut porter à son crédit, qui tient peut-être aux circonstances de sa création et qui font durablement partie de son originalité.

Un argument sérieux en faveur de la nécessité à laquelle répondait la Philomathique est que le mouvement d'adhésion des célébrités n'a pas tari avec la création de l'Institut, deux ans après la fermeture des Académies. Cela est plus sensible encore en chimie que dans les autres sciences, comme en témoigne la liste suivante de chimistes célèbres, avec la date de ratification de leur adhésion. J'ai cru pouvoir me permettre d'y faire figurer deux mathématiciens occasionnellement apparentés à la Chimie : Monge et Laplace, qui s'y sont illustrés remarquablement.

1789 Vauquelin
1793 Berthollet, Lavoisier, Fourcroy, d'Arcet, Pelletier , Monge, Laplace
1794 Haüy
1797 Adet
1798 Chaptal
1803 Thénard
1804 Gay-Lussac
1808 Chevreul
1825 J.-B. Dumas
1835 Péligot
1836 Frémy, Boussingault
1842 Sainte-Claire-Deville
1845 Bravais
1846 Cl. Bernard
1847 Wûrtz
1851 Friedel
1855 Berthelot
1860 Pasteur
1874 Halphen
1875 Cailletet

Je rappellerai pour en terminer avec cette brillante énumération, que Lavoisier avait été nommé académicien à l'âge de vingt-cinq ans et qu'il n'a pas cessé de se dévouer corps et âme aux fonctions variées qui lui étaient confiées à chaque instant. Cela a duré jusqu'à la suppression de l'Académie des Sciences qui n'a préludé que de quelques mois à la sienne propre. Son oeuvre n'a été interrompue que par la guillotine. L'un de ses derniers gestes publics avant d'être emprisonné le 23 novembre 1793 a été d'obtenir son adhésion à la Philomathique le 14 septembre 1793. II inaugurait ainsi le mécanisme par lequel notre Société, vieille de cinq courtes années, se substituerait bientôt, pour sauver les meubles, à l'Académie en voie de dissolution.

Les circonstances ont servi de la sorte les jeunes fondateurs de la Société Philomathique. II est juste de donner tout de suite la contre-partie, et de constater que les philomathes ont bien servi les circonstances, non dans leur intérêt propre, mais dans celui de la Science et du Progrès, avec des majuscules.

Cependant, même dans la mesure où les conditions favorables avaient persisté un temps, le progrès ne pouvait pas se poursuivre comme dans les années critiques. La Société Philomathique ne s'adressait qu'à un public limité, sur lequel elle avait mordu de façon explosive à partir de 1793. Il lui fallait digérer sa mutation, s'adapter à des nécessités nouvelles, tout en se préparant à subir le contrecoup des transformations attendues ou inattendues. Celles-ci ne devaient pas tarder à apparaître tôt ou tard, comme c'est le cas pour tout organisme vivant.

Et depuis lors?

A l'aube du troisième siècle de son activité, que constatons-nous? C'est une question à laquelle s'efforcent de répondre tous ceux qui ont été appelés par le président André Thomas à prendre part à ces écrits. J'avais rassemblé des documents montrant en particulier quelle espèce de crédit continue à être accordé à l'organisme que nous nous apprêtons à léguer à nos successeurs. Dans quel état se trouve-t-il? En bon état, j'ose le dire, il a de la vigueur, et aussi de la jeunesse!

Je me contenterai d'un seul témoignage, récent. Ce sont les Actes du Colloque Gay-Lussac, où il est longuement et souvent question de la Société Philomathique, dans la période, il est vrai, immédiatement post-lavoisienne. On y lit sous la plume de René Taton, p. 15, que l'admission de Gay-Lussac « en décembre 1804 à la Société Philomathique lui offrit à la fois une tribune pour la présentation rapide des résultats de ses recherches et un terrain privilégié d'échanges pluridisciplinaires »; p. 16, « qu'à l'âge de vingt-huit ans, Gay-Lussac appartenait aux trois sociétés scientifiques les plus prestigieuses, l'Académie, la Société d'Arcueil et la Société Phiomathique ». On trouve plus loin, p. 41-57 la communication de Jonathan Mandelbaum, Gay-Lussac et la Société Philomathique : « L'exemple de Gay-Lussac... illustre bien la carrière de philomathe moyen... dans les années 1807-1810... par la lecture de son célèbre mémoire Sur la combinaison de substances gazeuses les unes avec les autres... Durant ces années, Gay-L ussac fut aussi rédacteur de la section de physique du Bulletin. »

Citant, avec éloges, la contribution de Mandelbaum, je ne dois pas dissimuler que son appréciation du rôle de la Société Philomathique me paraît être à double tranchant. Il dit p. 43 : « En accueillant en septembre 1793 des membres de l'ancienne Académie.., et en continuant durant la Terreur de servir de lieu de rencontre aux savants, la Société s'affirma comme un garant de la continuité de la vie scientifique... Avec la création de l'Institut, elle devint surtout, selon l'expression désormais consacrée, l'antichambre de l'Institut. » Il y a du vrai, mais cela demande à être nuancé, car la fonction de banc d'essai ainsi attribuée à la Société Philomathique, est loin d'épuiser l'intérêt que lui portent la plupart de ses membres.

A titre personnel, j'apprécierai particulièrement la liberté de parole de Silvestre, le successeur de Riche au secrétariat général de la Société, quand il présentait le rapport de l'an VI et célébrait la mémoire de Lavoisier et de Vicq d'Azyr : « Parlerai-je de vos regrets sur la perte de Lavoisier et de Vicq d'Azyr, associés à vos travaux... ? Leur éloge est dans toutes les bouches, leur souvenir est dans tous les cours... Leur mort a pu être regardée comme une calamité pour les sciences et pour l'humanité » (Bull., 1928, p. 22). L'expression de tels sentiments n'est pas une affaire personnelle, elle engage notre Société dans son passé comme dans son avenir.

Et maintenant...?

Il y a encore place dans notre pays et dans le monde entier pour les hommes de bonne volonté comme ceux qui ont forgé la Société Philomathique de Paris. On a encore besoin d'eux.

A mes collègues et amis de montrer que la devise séculaire ÉTUDE ET AMITIÉ est toujours d'actualité.

Notes:

1 - Jonas, éditeur, à Elbeuf-sur-Andelle, 76780, Argueil, 1989.

2 - Possibilités et limitations de l'expérimentation en biologie, Revue philosophique, janvier-mars 1958, cité par Lucien Scheler, Lavoisier et le principe chimique, Seghers, 1964, p. 141.

3 - Oeuvres de Lavoisier, t. IV, p. 204-206; Corresp. fasc. II,, p. 468-469 (27 décembre 1774).

4 - Il est juste d'associer le nom d'Armand Séguin (1767-1835) à ceux de Lavoisier et Laplace, notamment en ce qui concerne la comparaison de la respiration et de la transpiration. Il est répertorié comme chimiste, économiste et financier. Il entra à l'Académie des Sciences en 1796, et fit fortune comme fournisseur des armées. A ne pas confondre avec son homonyme Marc Séguin (1786-1878) de la chaudière tubulaire et des ponts suspendus.

5 - René-Just Haüy (1743-1822), à ne pas confondre avec son jeune frère Valentin Haüy (1745-1822), le bienfaiteur des aveugles. L'aîné était minéralogiste, fondateur de la cristallographie (Ac. Sc., 1783). Il fut emprisonné après le 10 août, mais Geoffroy Saint-Hilaire réussit à le faire élargir, Haüy lui-même plaide la cause de Lavoisier, sans résultat, mais sans suites fâcheuses pour lui.

6 - Actes du colloque Gay-Lussac 11-13 décembre 1978, Ed. de l'Ecole polytechnique, Robinson, 1980. Cf. aussi dans ces Actes les articles de René Taton (p. 11-29), de Jonathan Mandelbaum, Gay-Lussac et la Société Philomathique (p. 41-57), et aussi de David M. Knight (0. 165-175).

7 - Deux mots sur ces derniers, qui faisaient figure marquante parmi les chimistes du temps, mais sont un peu oubliés aujourd'hui. D'Arcet ou Darcet (1725-1801) était une espèce d'ancêtre parmi les chimistes réputés du temps. Sa découverte d'un alliage de bismuth, étain et plomb qui porte encore son nom avait frappé le public et même les spécialistes par son aptitude à fondre à la température de l'eau bouillante.
Bertrand Pelletier (1761-1797), préparateur de d'Arcet au Collège de France, entré à l'Académie des Sciences en 1791, professeur à 1'Ecole polytechnique en 1795. C'est son fils Pierre-Joseph (1788-1842) auquel est due la découverte de la quinine avec son élève Caventou. Les vieux Parisiens se rappellent le monument en bronze qu'ils occupèrent au carrefour Saint-Michel - Abbé de l'Epée et qui disparut pendant l'occupation. Les étudiants irrévérencieux nommaient ce monument Les deux Potards.


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